L’anachronisme du
catholicisme aujourd’hui
La place de l’Église catholique dans la société contemporaine repose sur
un malentendu fondamental. À la Sorbonne, pendant des siècles, toutes les
sciences étaient enseignées mais la théologie en était la reine. Depuis le
siècle des Lumières, et aujourd’hui peut-être plus que jamais, la raison a
pris son autonomie. Les évêques pensent respecter l’autonomie de la raison
- et donc des sciences - en ne se mêlant plus de dire par exemple d’où
vient l’univers ou comment la vie et l’humanité ont émergé. Ils acceptent,
en principe, de s’inscrire dans une société où les sciences rendent compte
du fonctionnement du monde sans avoir recours à la foi. Mais beaucoup
ne voient pas que l’autonomie des sciences, telles qu’elles fonctionnent
aujourd’hui, s’accompagne d’une révolution copernicienne : aucune science
n’est fondée sur une vérité immuable. Elles s’appuient toutes et toujours sur
des hypothèses qui doivent être reconsidérées quand un élément nouveau
émerge.
Plus les connaissances s’étendent, plus apparaît l’étendue de ce qu’on ne
sait pas encore : l’Autre du déjà connu. Est-ce à dire que toute connaissance
scientifique est relative ? Elle est relative à l’état des connaissances aujourd’hui.
Mais le fait qu’elle soit ouverte à des découvertes ultérieures ne la rend
pas pour autant mouvante et aléatoire. Tant qu’un système d’interprétation
a fait ses preuves, on le garde. « Faire ses preuves » signifie que ce qui
n’était qu’une hypothèse de travail est reconnu par les communautés
scientifiques, chacune dans leur spécialisation, comme pouvant permettre
une compréhension qui fonctionne dans tel ou tel domaine.
Toute vérité scientifique repose sur une recherche, un cheminement
qui doit demeurer ouvert sur de l’Autre, de l’inconnaissable. De son côté, le
gouvernement de l’Église catholique pense qu’il existe des vérités immuables
qui doivent être maintenues envers et contre tout et qui peuvent être
reconnues par toute personne capable de raisonner. Ces deux fonctionnements
sont non seulement différents mais fondamentalement incompatibles.
La hiérarchie catholique fonde son système de pensée sur l’Un. On en
connaît les conséquences. Mais le nazisme ou le marxisme – en sa version
stalinienne – ont eux aussi voulu propager une pensée unique qui a eu pour
conséquence le massacre des autres. La grande question pour l’humanité est
d’échapper au totalitarisme généré par la pensée unique. Comment le faire si
ce n’est en inscrivant la transcendance non plus au lieu de l’Un mais à celui
de l’Autre et des autres ?
La culture contemporaine – dans ce qu’elle a de plus humaniste – inscrit
l’Ouverture à l’Autre comme principe de fonctionnement de toute vie en
société. L’autre, selon Emmanuel Levinas, est mon maître et j’ai à m’incliner
devant lui. Il est mon maître non parce qu’il aurait plus de compétences, de
qualités humaines ou de savoir que moi… ce qui serait encore une manière
de le juger en fonction de mes propres compétences ou qualités et donc de le
centrer sur moi. Pour Levinas, l’autre que je croise dans la rue ou celui avec
qui je vis, est mon maître en tant précisément qu’il est autre que moi : ce qu’il a
de singulier – et qui le constitue comme unique et différent de moi et de tout
autre – me dépasse et m’échappera toujours infiniment. L’autre avec qui je suis
en vis-à-vis est le lieu de la transcendance.
La justice, dans le sens où Jacques Derrida l’entend, consiste à ne jamais
se réapproprier l’autre. Elle dépasse immensément le droit de chaque nation.
Aucun groupe humain ne peut vivre sans lois qui définissent les droits et les
devoirs de chacun. Les lois peuvent changer, et même elles le doivent pour
devenir de plus en plus justes. Mais la justice, dont parle Derrida, est d’un
autre ordre ou plutôt elle est l’horizon infiniment ouvert qui permet aux
lois d’évoluer dans la bonne direction. Elle consiste à prendre acte que l’autre
est infiniment autre et donc à respecter son altérité. Il s’agit de ne jamais se
réapproprier l’autre, de le laisser être qui il est et qui m’échappera toujours.
Entre individus singuliers comme entre cultures différentes, par-delà
l’unité qui uniformise et la différence qui sépare, Derrida pose un troisième
terme : l’Ouverture – le vide – qui rend possible la rencontre sans nier l’altérité.
Il parle de « différance » pour désigner cette tension vers une unité qui doit
sans cesse être différée si on ne veut pas retomber dans le système de l’Un qui
engendre tous les totalitarismes. La « différance » n’a pas de contenu, elle n’est
pas « la vérité » et elle ne tend pas vers une Vérité unique et immuable. C’est
le « lieu non-lieu », qui doit demeurer vide. C’est l’utopie nécessaire – une force
au travail – pour maintenir la différence au sein de la relation. « Ce travail
de différanciation, dit Derrida, doit être recherché et cultivé pour empêcher
que les contradictions productives de la réalité ne tombent dans un double
travers. Celui des exclusivismes où les unes absorbent les autres au détriment
de leur mutuelle fécondation. Celui, inverse, de réconciliations trop rapides
où tout le monde est de nouveau perdant » (1)
Les lois d’un État ou d’un peuple permettent de vivre les uns avec les
autres mais elles ne peuvent le faire qu’en excluant ceux qui sont hors la
loi : les apatrides et les migrants d’une part, les délinquants de l’autre. Ceux-
ci en appellent à l’hospitalité et au pardon. Dans une société particulière
l’hospitalité et le pardon sont toujours conditionnés par des lois qui en
permettent mais aussi en limitent l’exercice. L’accueil des migrants est limité
par les conditions économiques d’un pays. Le pardon offert au délinquant est
conditionné par le fait qu’il reconnaisse ses torts et demande pardon sinon il
devient extrêmement dangereux pour l’ensemble de la société. Que le coupable
demande ou non pardon, il faut que justice – au sens ici du droit commun –
soit rendue à la victime et qu’il purge sa peine.
Pour Derrida, offrir l’hospitalité sous condition revient en réalité à la
réduire à ce qu’elle n’est pas. L’hospitalité véritable consiste à accueillir l’autre
dans son altérité même, sans préalable, au-delà de toute règle ou exigence.
De la même manière, pardonner uniquement si justice a été rendue et si le
pardon a été sollicité, c’est restreindre le pardon, alors qu’il appartient à la
logique du don : un geste qui excède les lois et les obligations. Ainsi, pardon
et hospitalité relèvent de l’inconditionnel – même s’ils se déploient toujours
dans un cadre conditionné. Leur inconditionnalité inscrit, comme horizon de
toute vie sociale, le respect absolu de tout autre et l’ouverture de toute loi
particulière à ce qui la dépasse.
À l’époque de Galilée, l’Église catholique a maintenu que la terre ne
tournait pas autour du soleil… et pourtant elle tourne. Aujourd’hui, elle
passe à côté ou refuse une autre révolution copernicienne : dans la culture
contemporaine, la vérité n’est pas de l’ordre de l’immuable mais d’une
recherche ouverte sur de l’inconnu et heureusement inconnaissable en sa
totalité. La culture contemporaine pose l’altérité et la différance comme
« principe » de toute vie sociale. Si la foi chrétienne ne peut s’exprimer que
dans le système véhiculé encore aujourd’hui par la hiérarchie, les chrétiens
– dans leur version catholique – sont voués soit à se couper de la société et
à devenir une citadelle inébranlable, soit à disparaître à tout jamais. Mais la
foi chrétienne n’a-t-elle pas des ressources qui lui permettent de s’inscrire
dans la culture contemporaine ?
Christine Fontaine, mise en ligne le 18 mai 2026 avec mise à jour du 1er juin.
Dessins de Dominique Penloup, Matière de silence
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Pages de couverture
Avant-propos
Epilogue
Remerciements
Table des matières