Présentation du livre
Il y a soixante ans, François Roustang qui était alors jésuite publia, dans la revue Christus, un article qui passa inaperçu du grand public. Il a pour titre Le Troisième homme (2). Nous sommes alors en 1966, un an après la fin du concile Vatican II et deux ans avant l’encyclique de Paul VI Humanae vitae qui interdit tout moyen de contraception non naturel. Alors qu’une forte tension existe entre conservateurs et progressistes au sein de l’Église catholique, François Roustang pointe sur une troisième catégorie : il appelle le troisième homme celui qui, au milieu de ces affrontements, s’éloigne silencieusement. Il ne quitte pas forcément la foi, mais il ne se sent plus concerné par le langage, les querelles et les structures de l’Église. Il éprouve une distance croissante entre son expérience spirituelle et ce que l’institution lui propose. Ces troisièmes hommes ne sont pas des adversaires, ils sont simplement ailleurs et cela – au moins pour certains – au nom même de la foi qui les anime. François Roustang n’est pas inquiet de leur départ mais de l’aveuglement de la hiérarchie qui ne les voit pas partir.
Qu’est-ce qui a changé depuis la parution de cet article ? N’étant ni historienne, ni sociologue, je ne peux que faire une constatation de bon sens : les églises n’ont cessé de se vider silencieusement. La hiérarchie catholique attribue cette désaffection au phénomène de sécularisation qui caractérise la société. C’est sûrement vrai mais en partie seulement. Elle ne veut toujours pas voir qu’un grand nombre de croyants cessent toute pratique religieuse non pas parce qu’ils ne sont plus croyants mais précisément parce qu’ils le sont. Elle ne veut pas voir non plus le profond malaise – pour ne pas dire la grande souffrance – de certains clercs et laïcs qui demeurent fidèles à une institution dans laquelle ils ne trouvent plus leur place.
Pourtant cette suite du Christ – telle que les évangiles nous la présentent – demeure pour les uns comme pour les autres cette pierre précieuse qui vaut de tout vendre pour posséder le champ où elle est enfouie (3). C’est tout aussi vrai pour ceux qui demeurent pratiquants que pour les autres. Ces derniers sont-ils acculés à partir en silence et à vivre leur foi dans une pure intériorité sans relation avec d’autres croyants ? Les premiers sont-ils acculés à attendre des changements de la part d’une hiérarchie dont ils n’ont aucune assurance qu’elle soit disposée à les faire si ce n’est en surface ? Une autre voie est-elle possible ? Une voie sur laquelle pourraient se rejoindre quelques-uns de ceux qui demeurent des croyants-pratiquants malgré ce qu’est devenue l’Église catholique – au moins en France – et quelques-uns de ceux qui ne sont plus pratiquants parce qu’ils sont croyants.
Pour la hiérarchie catholique – ainsi que pour un grand nombre de catholiques – ce sont les dogmes, la morale et les sacrements qui permettent de faire l’unité de l’Église. Le fait qu’ils ne signifient plus rien pour une grande partie des baptisés est souvent considéré comme un malheur qui conduirait à la ruine de l’Église si l’on n’y remédiait pas. Nous le considérons comme une chance.
La chance de ne plus pouvoir s’attacher à des formes communes – que sont ces dogmes, morale et sacrements – pour retrouver l’esprit qui circule entre les disciples de Jésus-Christ et qui peut s’incarner sous des formes différentes. Ce même esprit pousse les uns et les autres à se réjouir de cet éclatement, signe de la vitalité qui circule grâce à l’étonnante diversité des parcours croyants.
Ce livre s’attache à tenter de discerner cet esprit. Il cherche à rejoindre – non pas le grand nombre – mais simplement quelques autres croyants qui n’ont d’autre prétention que de désirer respirer ensemble une certaine « bonne odeur », celle du Dieu de Jésus-Christ. Ce livre porte ma signature mais ce n’est pas juste, ou au moins pas tout à fait. En effet, si c’est bien moi qui l’ai écrit, il m’était impossible de le faire seule. Pour respirer ensemble, il faut être plusieurs, au moins deux ou trois. Pour ma part, j’ai fait appel à trois amis pour pouvoir l’écrire. Trois parmi beaucoup d’autres parce que, pour effectuer un travail sérieux, il ne faut pas être trop nombreux. Je vous les présente.
Présentation des collaborateurs de ce livre
Marité Delalande est divorcée, mère de famille et, de profession, assistante sociale. Quant à son appartenance chrétienne, Marité a été baptisée à la naissance dans l’Église catholique – comme nous quatre. Très douée pour le chant et la liturgie, elle a animé de nombreuses célébrations, cherchant avec le célébrant à en faire l’expression du groupe rassemblé. Et progressivement, heurtée, blessée par le ritualisme et l’autoritarisme du nouveau clergé, elle a baissé les bras. Elle s’est d’abord assise au milieu de l’assemblée… puis tout au fond… puis n’a plus fréquenté que très épisodiquement les messes dominicales. Lorsqu’on lui demande où elle se situe aujourd’hui, elle n’évoque pas le parvis de l’Église mais sa cave dont elle a l’impression, depuis des années, de descendre progressivement les marches en se demandant si un jour elle pourra se dire qu’au moins elle a touché le fond.
François Larue est marié, père de famille et médecin (4). Il a reçu dans son enfance une éducation catholique mais s’en est rapidement éloigné, percevant certains messages comme des mises en accusation, des culpabilisations. Pour cette raison, il n’a proposé aucune éducation religieuse à ses enfants. Il se perçoit comme un chercheur de sens. Loin de nier la spiritualité, il préfère le mot de mystère à celui de foi. Pendant un temps, il a cherché du sens du côté des spiritualités orientales. Elles l’ont amené à s’intéresser à celle du christianisme. Il se décrit comme non religieux. Quand on lui demande s’il connaît tels scène ou passage des évangiles, il répond systématiquement que non. En fait, il se méfie de la lecture institutionnelle qui en est faite. Il ne veut pas s’en souvenir pour pouvoir accéder à une parole qui, éventuellement, puisse le toucher au plus intime.
Jean Verrier est marié, père de famille et professeur des universités en littérature. Il se souvient du jour précis où, alors qu’il entrait dans l’âge adulte, il eut la révélation que les pauvres sont au centre de sa vie chrétienne. Cette certitude ne l’abandonnera jamais. Des relations, engagées dans le monde professionnel, l’ont lié d’une profonde amitié avec Tzvetan Todorov. Il a été également un ami proche de Michel de Certeau. Il partage avec eux le refus de toute pensée unique, de tout totalitarisme. Jean, ainsi que son épouse, ont longtemps trouvé leur place au Centre Pastoral de Saint Merry, une communauté inclusive du centre de Paris. Quand cette communauté fut interdite par l’archevêque du lieu, en 2021, un nombre important de ses membres a inventé une manière de se rejoindre « Hors les murs ». Jean en fait partie. Il trouve un aliment indispensable pour sa foi dans les partages d’évangile et de prière organisés en visioconférence chaque dimanche (5).
Présentation de l’autrice (6)
Pour ma part, je suis célibataire et sans enfants, de profession animatrice socioculturelle et théologienne. Je me suis toujours située au croisement entre philosophie, théologie et expérience de terrain. Mes études de philosophie m’ont conduite à lire Marx, Derrida, Freud, Nietzsche et d’autres philosophes de la mort de Dieu. Mes études de théologie m’ont permis de m’interroger sur la manière de dire Dieu après ce grand bouleversement dans la pensée contemporaine (7). Je coordonne actuellement l’équipe qui anime le site Dieu maintenant (8). Marité et François appartiennent à cette équipe composée d’une vingtaine de personnes. À son arrivée, François se présenta comme un électron libre et il se rendit compte très vite que chaque membre l’est autant que lui. En effet, si certains d’entre nous sont des pratiquants réguliers, ils ne sont pas la majorité. Leur pratique est une manière de vivre dans la foi au Dieu de Jésus-Christ parmi d’autres.
Au début de ma vie professionnelle, j’ai animé une paroisse des Hauts-de-Seine avec un prêtre du diocèse de Nanterre – Michel Jondot. J’y ai été envoyée par l’évêque du lieu. Avec son accord, j’y prêchais régulièrement aux cinq messes dominicales, en alternance avec le prêtre. Joseph Moingt (9) nous y a rejoints dès le début. Au bout de 12 ans, la paroisse pouvant vivre en autogestion, et conscients qu’il n’était pas bon que tous les pouvoirs soient entre les mains du seul prêtre, nous avons proposé au nouvel évêque une répartition des responsabilités entre un prêtre, une ou un « ancien » issu de la communauté et un ou une laïque ayant une solide formation théologique. Le refus fut total et sans discussion possible. À partir de ce jour, Michel et moi avons été marqués au fer rouge non seulement par cet évêque mais par ceux qui lui ont succédé. Nous nous sommes retrouvés, sans l’avoir cherché, sur les marges. Cela ne se fit pas sans souffrance jusqu’à ce que nous en venions à reconnaître que ce fut une chance.
C’est ce travail sur les marges qui m’a permis de rencontrer Jean. Étrangement, notre rencontre ne s’est pas faite par un circuit chrétien mais par Saâd Abssi, un ami musulman, qui me parlait souvent de lui. Pour ne pas avoir à nommer Michel à nouveau dans une paroisse, l’évêque avait créé pour lui un poste qui, à l’époque, n’existait pas encore : celui de chargé des relations avec les musulmans. Dans ce cadre Michel avait rencontré Saâd. Ils étaient devenus amis au point que Saâd en vint à lui faire la proposition suivante : « Maintenant que je sais que tu ne cherches pas à me convertir, créons une association qui permettrait à des chrétiens et des musulmans de travailler ensemble, au nom de leur foi, au service d’un monde plus juste. » Cette association fut créée et s’implanta dans une cité de la banlieue nord de Paris. Michel me demanda de les rejoindre et c’est dans ce cadre que je fis la connaissance de Jean.
Présentation du travail commun
Quand nous avons commencé ce travail, Marité et François se connaissaient déjà. En revanche Jean et Marité ne se connaissaient pas du tout ; Jean avait, sans que je le sache alors, connu François dans le cadre de ses activités de médecin et gardait un vif souvenir de ses compétences professionnelles ainsi que de ses qualités humaines. Mais c’était il y a bien longtemps. C’est donc grâce à la confiance que les uns et les autres ont bien voulu m’accorder qu’ils ont cru possible une réelle collaboration entre nous quatre. La confiance fut contagieuse et la collaboration effective.
Il nous a fallu plus de quatre ans pour en arriver à la rédaction finale, à raison d’une rencontre en visioconférence environ tous les mois et demi. Dès le départ nous sommes convenus, qu’en raison de ma formation théologique, c’était à moi que revenait la tâche d’écrire ce livre. Il fut également convenu que rien ne serait retenu de ce que j’écrivais qui n’ait reçu l’accord profond des autres. Nous sommes allés, chapitre après chapitre, à la recherche de cet accord – à la recherche de ce moment où ce qui est écrit touche un lieu vital pour chacun. Selon notre foi commune, le Dieu de Jésus-Christ ne réside pas dans les hauteurs, il passe là où la communication fonctionne au sein de l’humanité. Ce travail d’écoute mutuelle – à la recherche d’un accord qui dépassera toujours ce qu’on peut en dire ou en écrire – a donc été pour nous une expérience de Dieu et une expérience d’Église, en dehors de toute acception institutionnelle de ce terme. Nous espérons qu’elle le sera également pour les lecteurs de ce livre.
La Bible – Ancien et Nouveau Testament – et en particulier les évangiles ont été nos compagnons de route. Nous avons utilisé la traduction de la Bible de Jérusalem, non parce qu’elle est la meilleure mais parce que c’est la plus connue, quitte une fois ou l’autre à revenir au texte grec. Nous avons lu les évangiles, non comme des historiens ou des exégètes qui rechercheraient le Jésus de l’histoire derrière les textes ou la datation de tel ou tel fragment. Nous avons pris le texte tel qu’il se présente, on pourrait dire au pied de la lettre. Nous avons considéré que les versets sur lesquels nous butions, pouvaient être l’occasion d’une ouverture et d’une interprétation nouvelle.
Il est, selon nous, bien plus fondamental de se reconnaître disciples de Jésus-Christ – chrétiens – que catholiques, protestants, orthodoxes, ou d’une autre confession chrétienne. Il est vrai que nous nous sentons souvent plus proches de certains protestants que de beaucoup de catholiques pratiquants (10). Mais il n’en est pas moins vrai que nous sommes tous les quatre issus de l’Église catholique romaine. Nous avons décidé de terminer chaque chapitre en nous confrontant avec les positions de cette institution (11). Que nous nous en réjouissions ou que nous le regrettions, de toute façon elle existe. Le réalisme exige, selon nous, d’en prendre acte et de se situer par rapport à elle. Cependant nous ne nourrissons pas l’espoir qu’elle consente à changer en profondeur. Nous pensons même qu’elle ne le fera pas. Mais peut-être sommes-nous dans l’erreur. Toujours est-il que ce changement – qui ne peut venir que de Rome – nous dépasse largement.
Alors pourquoi, chapitre après chapitre, avons-nous décidé de nous situer par rapport à la confession chrétienne de laquelle nous sommes issus ? Avons-nous l’âme d’un don Quichotte qui se bat contre des moulins à vent ? Nous espérons que non. Ou bien peinons-nous simplement à couper le cordon ombilical qui nous relie à notre Mère l’Église ? Après tout, peut-être en partie… mais en tout cas pas seulement. Se situer par rapport au courant dont nous venons, c’est reconnaître que nous ne surgissons pas de nulle part : ce que nous sommes aujourd’hui s’inscrit dans une histoire, faite souvent du pire… mais aussi quelquefois du meilleur… Le fait d’en être issus nous autorise à en proposer une critique, ce que nous ne nous permettrions pas à l’égard d’autres confessions chrétiennes que nous ne connaissons pas de l’intérieur.
Nous avons écrit ce livre dans l’espérance de rejoindre d’autres, prêtres ou laïcs, qui partagent notre désir de vivre dès maintenant dans le « parfum de Dieu », et qui, en contraste, étouffent sous les effluves d’encens qui accompagnent la sacralisation d’un pouvoir désormais obsolète. S’il en est qui se demandent où tout cela mène, nous leur répondrons que pour nous la question n’est pas là. En effet, il ne s’agit pas de marcher vers un but mais de s’entraider à discerner dans quelle mesure le chemin sur lequel nous marchons aujourd’hui est celui qu’ouvre Jésus-Christ. Comme le souligne cette phrase attribuée à Grégoire de Nysse, « Abraham partit sans savoir où il allait et c'est parce qu'il ne savait pas où il allait qu'il savait qu'il était dans la vérité. »
Christine Fontaine, mise en ligne le 18 mai 2026 avec mise à jour du 1er juin.
Dessins de Dominique Penloup, Matière de silence
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Pages de couverture
Verbatim
Épilogue
Remerciements
Table des matières