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Célébrer
Julien Lecomte

Cet article vient conclure la série de la rubrique « Écologie » dont les articles sont intitulés d’un verbe d’action. Il traite de la conversion écologique de l’Église.

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L’Église est une vaste organisation où se déroulent de nombreuses activités. Or comme nous avons tenté de l’expliquer dans la série des articles précédents, toute action humaine, même la plus banale, s’inscrit dans une systémique de production-consommation dont on peut mesurer les impacts écologiques.
De l’ecclesia domestica aux vastes rassemblements des Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ), de l’activité réduite d’une petite communauté paroissiale rurale au fonctionnement d’une université catholique, tout est potentiellement quantifiable au crible écologique. Ainsi, nous renvoyons le lecteur à nos articles précédents car en Église comme ailleurs, on mange, on communique, on se déplace, on s’habille, on a l’usage de bâtiments et l’on en construit. Le sujet est donc très vaste, et, au risque de faire un inventaire à la Prévert, nous concentrerons cet article sur quelques cas précis.

L’épineuse question des bâtiments

L’Église catholique a marqué durablement le paysage de nombreux pays, à commencer par celui de la France, en y érigeant pléthore d’édifices. En plus de l’immense patrimoine légué par les églises, cathédrales et autres abbayes, elle possède encore de nombreux bâtiments aux usages variés. Sur le cas des seules églises, il convient de rappeler leur statut foncier que nos concitoyens connaissent assez mal. Ces édifices sont des propriétés publiques, la plupart étant communales. La loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État a abouti à un compromis : si la collectivité publique ne subventionne plus le culte, sauf dans le cas du régime concordataire conservé en Alsace-Moselle, elle garde la charge des édifices bâtis antérieurement à la promulgation de la loi. Les églises, qu’elles soient protégées au titre des monuments historiques (loi de 1913) ou non, sont donc propriété communale (1). Les édifices les plus prestigieux, en particulier les grandes cathédrales, sont propriété de l’État, qui gère leur fréquentation touristique via le Centre des Monuments Nationaux (CMN).
En milieu rural particulièrement, les maigres budgets municipaux ne permettent pas de conserver correctement des églises dans lesquelles l’on ne célèbre quasiment plus aucune messe. Faute d’entretien, elles peuvent devenir dangereuses et les municipalités doivent alors prendre la décision de les fermer au public. La conservation des églises est un casse-tête permanent pour toutes ces petites communes (2).

A cela s’ajoute désormais la question de l’efficacité énergétique des bâtiments. Peut-être avez-vous gardé le souvenir de ces concerts de musique classique donnés dans des églises en plein hiver ? Pour motiver un public déjà restreint, leur affiche portait la mention « église chauffée ». En effet, suspendus aux voûtes de la nef, des radiants énergivores, allumés au moins une heure avant le début du concert, venaient réchauffer plus ou moins bien l’auditoire. Au tarif actuel de l’électricité, on a bien du mal à imaginer une telle pratique possible de nos jours. Mais la question de l’efficacité énergétique est loin de ne concerner que les édifices cultuels. Après tout, en s’habillant chaudement, une messe d’une heure dans une église glaciale – ou un culte dans un temple congelé - restera à peu près supportable. En revanche, il n’est pas envisageable d’exposer à des températures basses ou caniculaires les élèves d’établissements d’enseignement catholique ou les enfants accueillis pendant les mercredis et vacances scolaires dans des salles paroissiales. De manière générale, la rénovation énergétique des bâtiments est un sujet complexe, entremêlant contraintes techniques, contraintes réglementaires (respect de l’œuvre architecturale ou statut de monument historique protégé), financement, compétences adéquates des entreprises intervenantes, etc.

Dans le cadre des seuls bâtiments scolaires, rappelons que les collectivités territoriales sont incitées par la loi à améliorer la performance énergétique de leur patrimoine bâti, et disposent de leviers de financement pour ces opérations (3). Par exemple, une commune pourra s’engager dans la rénovation énergétique de son école publique, dont elle est propriétaire des murs. Mais qu’en est-il d’une école privée de l’enseignement confessionnel ?

Les bâtiments propriété des institutions religieuses sont donc soumis aux mêmes freins que les autres sur ce sujet, et c’est une évidence. Et l’Église subit elle aussi les carences d’une véritable politique nationale et européenne volontariste sur l’efficacité énergétique des bâtiments.

Le business de l’hostie

On croirait le thème d’un film satyrique de Jean-Pierre Mocky sur l’Église et pourtant c’est bien une réalité ! En France du moins, la production des hosties était jusqu’alors entièrement assurée par des communautés monastiques, surtout féminines, qui appliquaient sans le savoir des principes fondamentaux de l’écologie : fabrication et matières premières localisées. Dans le catholicisme, la baisse de la pratique religieuse a entraîné mécaniquement la baisse de la demande d’hosties. Mais en parallèle, une concurrence inattendue s’exerce sur les fabrications traditionnelles. L’entreprise américaine Cavanagh est venue « casser les prix du marché », comme on dit. Leader mondial de cette production, elle s’est implantée en Europe en y installant une unité industrielle en Pologne, où le coût de la main d’œuvre est moins élevé qu’en France. Il faut rappeler que certaines communautés monastiques ont mis en place des ateliers protégés employant des personnes en situation de handicap pour cette fabrication. Les hosties Cavanagh sont reconnaissables à leur aspect : frappées d’une petite croix en leur centre, de couleur blanchâtre et plus fines que les hosties traditionnelles. Pour en avoir déjà goûtées, elles sont cartonneuses et sans aucune saveur, de moindre qualité. De plus, elles suscitent d’autres questions : avec quelles farines sont-elles produites, selon quelle méthode et dans quelles conditions de travail ? Pour reprendre les termes de la liturgie eucharistique : avec quels fruits de la Terre et quel travail des Hommes ? Enfin, faire venir des hosties depuis la Pologne au lieu de les commander à la communauté monastique la plus proche alourdit le bilan carbone du pain de Dieu. Toutes ces considérations semblent bien peu catholiques, mais la charité des paroisses s’arrête trop souvent au calcul comptable. Même le sanctuaire de Lourdes avait envisagé d’acheter ces hosties américano-polonaises, mais l’opiniâtreté d’une religieuse œuvrant au sein du fournisseur traditionnel lui a permis de conserver ses commandes (4).

En outre, les autres produits consommés lors d’une célébration soulèvent des questions similaires. Qu’en est-il du vin de messe et de l’encens ? Pour le second, sait-on réellement ce qu’il contient ? Lorsque certains encens font exploser les quintes de toux aux premiers rangs de l’assemblée, on peut se demander s’ils ne contiennent pas des agents toxiques. Très peu d’informations sont disponibles sur ces produits.

Ces sujets peuvent faire sourire, ou relever de l’anecdote, mais ils sont révélateurs de l’état d’esprit d’une paroisse. Si le curé y est attentif, c’est aussi un indicateur de ses engagements. S’il balaye ces considérations soulevées par ses paroissiens en les qualifiant « d’écolos bobos » - qualificatif qui nous fut attribué un jour par un séminariste – il dévoilera ainsi une certaine facette de sa personnalité.

La démarche Église Verte, dans le sillage de Laudato Si

Publiée il y a une décennie déjà, l’encyclique sur la « sauvegarde de la Maison Commune », ainsi qu’est sous-titrée Laudato Si, restera un des points saillants du pontificat du pape François. Sans revenir sur son contenu (5), elle a permis d’initier une démarche de conversion écologique de l’Église, dans une dimension œcuménique à laquelle a répondu favorablement l’Église protestante unifiée de France. Nous parlons bien entendu de la démarche Église Verte (6). Il est impossible ici de faire un bilan global des résultats obtenus, tant ils doivent être disparates selon les communautés concernées, d’une part, et en l’absence de données quantifiées, impossible à collecter puis à traiter, d’autre part.

A titre de seul exemple, notre paroisse a essayé autant que faire se peut d’améliorer ses pratiques. Mais l’on s’aperçoit que les marges d’action restent étroites, limitées à des petits gestes, par ailleurs pas si simples à suivre dans la durée pour certains. Ces actions s’accompagnent d’une visée pédagogique à destination des enfants fréquentant les différentes activités proposées par la paroisse, dans l’esprit de l’éducation à l’environnement. Mais, en Église comme ailleurs, le changement systémique ne peut pas reposer sur le seul fait des individus. La levée des freins socio-techniques relève d’abord de l’action collective, guidée par une volonté politique forte (7). Par exemple, si nous revenons au cas des bâtiments évoqué plus haut, c’est le poste de dépense énergétique majeur de notre paroisse, comme de toutes les autres. Or, s’il est louable de saluer les efforts pour éteindre les lumières en sortant des salles, cela reste mineur par rapport à l’économie qu’apporterait l’isolation des bâtiments. Cela impliquerait des investissements coûteux, qui ne sont pas envisageables par la seule paroisse ou la municipalité. En effet, cette dernière n’est pas seulement propriétaire de l’église mais aussi d’une partie des autres bâtiments paroissiaux.

L’écologie et l’action chrétienne

Laudato Si n’a pas fait l’unanimité chez les fidèles, et certains observateurs ont même relevé que l’encyclique avait déclenché bien plus d’intérêt, voire d’enthousiasme, en dehors du « peuple de Dieu » qu’en son sein. Il a donc été reproché au pape François de s’intéresser à la question écologique alors que son rôle fondamental serait de restaurer la foi chrétienne, ou du moins catholique. Le dénigrement de l’écologie comme un « truc de bobo » a ressurgi à cette occasion. Il est vrai que la reductio ad bobo-um est une des formes chroniques du déni écologique (8). Laudato Si a été ainsi l’occasion pour certains de faire un procès en mondanité au pape François. Se préoccuper d’écologie en tant que chrétien serait-il alors une incongruité mondaine ? Certainement pas ! Et c’est sans doute mal lire Laudato Si que de tirer une telle conclusion. L’encyclique s’attache à fournir des ressources spirituelles tirées directement de l’Évangile, comme au chapitre 6 de Matthieu, mais se réfère aussi à des textes publiés en Église ces dernières décennies sur le sujet.

Notre intuition est que la question écologique peut être aussi le lieu d’un renouveau théologique. Elle remet en perspective notre rapport au monde comme chrétiennes et chrétiens. Elle questionne à nouveau la position de l’Homme face à la Création. Lors de son procès inique, Jésus répond à Pilate que sa royauté n’est pas de ce monde (Jn 18, 36) mais il nous y envoie pour agir concrètement comme ferments du Royaume. Laudato Si insiste donc pour que notre action au sein de ce monde intègre résolument l’urgence écologique, que l’encyclique lie intimement à la justice sociale. D’ailleurs, notons que les catholiques qui ont accusé François de dérive mondaino-bobo ne sont pas épargnés non plus par les mêmes problèmes, de la facture d’électricité de la paroisse aux conséquences du changement climatique. À l’inverse, certains discours spiritualisant sur l’écologie sont agaçants par leur détachement complet des enjeux concrets. La question écologique se trouverait ainsi dans une sorte de stase flottant au-dessus du réel, ce qui ne mène pas bien loin.

La question écologique en Église n’est ni une mondanité ni une glose spiritualiste, à la condition de la méditer comme celle d’un « agir chrétien » renouvelé.

Julien Lecomte, Septembre 2026
Pastels de Noëlle Herrendschmidt

1- Pour plus de détail sur ce régime de propriété communale : https://www.vie-publique.fr/questions-reponses/286218-le-patrimoine-religieux-et-les-communes-le-point-en-cinq-questions / Retour au texte
2- Un récent article paru ici même évoque la situation paradoxale des églises en France, entre désaffection religieuse et attachement culturel : eglisecatholiqueetlargent / Retour au texte
3- Guide destiné aux collectivités territoriales : https://www.ecologie.gouv.fr/sites/default/files/documents/kit-elus-batiments-publiques.pdf / Retour au texte
4- https://www.laprovence.com/article/papier/4228269/les-hosties-vauclusiennes-sorganisent-face-a-la-mondialisation.html / Retour au texte
5- On trouvera sur ce site la recension de Laudato Si proposée par Michel Jondot, au moment de sa parution :laudatosi.html / Retour au texte
6- https://www.egliseverte.org/ / Retour au texte
7- Sur cette fausse-idée des « petits gestes qui sauvent la planète », voir notre article : questionsdecologie4.html/ Retour au texte
8- Sur cette figure tenace du « bobo écolo », voir notre article : questionsdecologie3.html / Retour au texte