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Fête de la Toussaint
1er novembre


Evangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu
Mt 5, 1-12

Quand Jésus vit toute la foule qui le suivait, il gravit la montagne. Il s'assit, et ses disciples s'approchèrent. Alors, ouvrant la bouche, il se mit à les instruire. Il disait :

« Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux!
Heureux les doux : ils obtiendront la terre promise!
Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés!
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice: ils seront rassasiés!
Heureux les miséricordieux : ils obtiendront miséricorde!
Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu!
Heureux les artisans de paix : ils seront appelés fils de Dieu!
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux!
Heureux serez-vous si l'on vous insulte, si l'on vous persécute et si l'on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l'allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux!»

Nouvelle homélie : En marche, les humbles de la terre !
Michel Jondot

En quête de bonheur
Christine Fontaine

Ouvrant la bouche
Michel Jondot


En marche, les humbles de la terre !

Honneur aux prophètes !

Voilà un texte universellement connu mais qui a donné lieu à des interprétations étranges. Certains y voient la trace d’un manque de réalisme : le discours d’un « doux rêveur ». D’autres s’en sont servi pour prôner une morale de la résignation : beau prétexte pour justifier le système économique dont les pauvres font les frais. Qu’importe la misère des laissés pour compte : l’essentiel est ailleurs, « dans les cieux ».

En réalité, Jésus se situe dans la lignée des prophètes, les « devanciers » auxquels il se réfère au terme de ce fragment de discours prononcé sur la montagne.

Chouraqi, un Juif traducteur bien connu de l’Ancien Testament et des évangiles, propose une traduction éclairante. Ce linguiste fait remarquer que le mot grec qu’on traduit par « heureux » est lui-même la traduction d’un mot hébreu qui évoque « la rectitude de l’homme en marche sur une route ». La formule « Heureux les pauvres en esprit » qu’on trouve dans la plupart des traductions devient alors « En marche les humiliés du souffle ». « En marche », on sait que la formule est efficace pour mettre en mouvement les membres d’un parti !

Entendre ces termes c’est être renvoyé à l’expérience du prophète Elie. Sa prédication avait déclenché la colère du roi et de la reine ; il se vit obligé de fuir jusqu’au désert, humilié par ceux dont il dénonçait la corruption. Accablé de fatigue, « à bout de souffle » après avoir marché pendant un jour entier, il s’étendit à terre : quelle humiliation ! Il s’était endormi, fourbu de fatigue, lorsqu’une voix le réveilla : « Lève-toi et mange. » Il se mit alors « en marche » jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu. C’est alors qu’il reprit « souffle » : Dieu, en effet, se manifesta à lui dans une « brise légère » et le remit en route. Chemin faisant, il rencontra un homme en train de labourer, Elisée. Il l’appela. Celui-ci, laissant ses bœufs se mit en marche, lui aussi : « Il se leva et suivit Elie en tant que son serviteur. » « En marche » : ces deux simples mots sont indispensables pour retraduire le comportement de Jésus, le plus grand des prophètes, qui se déplace d’un bourg à l’autre sur les chemins de Galilée et prend la route qui débouche sur la croix à Jérusalem.

« En marche ! » Telle pourrait être la devise des prophètes et de Jésus. « En marche ! » C’est le mot qu’il prononce lorsqu’il se tourne pour la première fois vers ses disciples. « En marche ! » C’est l’appel qu’il lance aux baptisés et, par eux, à l’humanité entière.

Un appel à se mettre en marche

Il s’adresse à ceux qui pleurent mais ne s’enferment pas dans leur deuil. Qu’ils aillent vers ceux qui les écouteront : « En marche, ceux qui pleurent », en marche vers ceux qui sauront étancher leurs larmes : « ils seront consolés. » Jésus s’adressa un jour à un homme qu’il appelait à se mettre en marche à sa suite : « Laisse-moi enterrer mon père. » Jésus lui demanda de sortir de son chagrin : « Laisse les morts enterrer les morts. »

« En marche les affamés et les assoiffés de justice » : l’histoire du 20ème siècle aura illustré cette affirmation. Il est bon de se rappeler les chrétiens d’Amérique latine qui ont protesté contre un système qui refoulait, dans des favelas, des familles contraintes de quitter la terre qui les faisait vivre et dont elles étaient expropriées. Les réformes économiques avaient accru les richesses d’un petit nombre, laissant pour compte des millions d’hommes, de femmes et d’enfants. Des intellectuels ont repensé les affirmations de l’Eglise : elles ne peuvent se réclamer du message de Jésus si elles se résignent à l’esclavage. Les évêques de ce temps se sont unanimement prononcés en faveur de cet appel à sortir hors d’un système injuste qui enferme dans la misère.

« L’immense cortège de tous les saints »

La fête de la Toussaint rend hommage à ces hommes et femmes, à ces prêtres et ces évêques assoiffés de justice dont la vie a répondu à l’appel de l’Evangile et se sont mis debout pour aller vers un monde nouveau. Certains sont connus : Dom Helder Camara, Monseigneur Romero, Christian de Chergé et ses frères ; mais tous les anonymes qui, en Amérique, au Maghreb, en Afrique, au Moyen-Orient ou en Occident ont marché en direction d’un monde de justice, font partie de la foule de ceux que nous honorons en ce jour.

Il faut compter, sans doute, parmi les saints, ceux de notre famille humaine qui ont marché dans la non-violence sans appartenir à l’Eglise catholique : Gandhi aux Indes, Martin-Luther King aux Etats-Unis, Nelson Mandela ou Monseigneur Tutu en Afrique du sud et tant d’autres ; ils se sont laissé prendre par le souffle qui fait les prophètes, en quête d’un monde nouveau : « En marche les doux, ils posséderont la terre. »

Elargissons encore le champ de la sainteté : elle s’étend à l’humanité entière. A la naissance du monde, le souffle de Dieu qui fait les prophètes planait sur les eaux : il n’a cessé de pénétrer l’univers et il se rend perceptible dans la vie de certains. Mais c’est lui, cet Esprit, qui agit par eux et qui est donné à tous. La sainteté de Dieu nous traverse tous. Nous attendons l’heure où elle éclatera au grand jour et fera de nous tous des enfants de lumière. Lecteurs de l’Evangile, ouvrons nos cœurs. Mettons-nous en marche sans tarder !

Michel Jondot


En quête de bonheur

Le bonheur de tous

Quand Jésus vit toute la foule qui le suivait, il gravit la montagne. Il s’assit et ses disciples s’approchèrent.
Toute une foule d’hommes et de femmes entoure Jésus mais c’est à ses disciples qu’il parle. Jésus, en ce jour du sermon sur la montagne, ne harangue pas la foule depuis le sommet où il se trouve. Jésus gravit la montagne mais il ne domine pas cette marée humaine.

En haut de la montagne, Jésus s’assit et ses disciples s’approchèrent. Il leur parle à cœur ouvert : ouvrant la bouche, il se mit à les instruire. De sa bouche, ce jour-là, il livre le secret du bonheur.

C’est à ses disciples que Jésus parle et à eux-seuls. Mais c’est bien de cette foule dont il parle. Jésus ne dit pas : « Heureux vous qui êtes croyants, heureux vous qui m’entendez vous instruire, heureux vous qui m’entourez au sommet de la montagne. » Jésus parle du bonheur pour tous, croyants et incroyants ; Jésus livre le secret du bonheur pour l’humanité entière.

Jésus, entouré de ses disciples, regarde la foule qui l’entoure, il vibre à ses appels, il voit la souffrance de ces hommes et de ces femmes, il connaît leur malheur, leur détresse. Pourquoi tous ces gens sont-ils sortis de chez eux pour suivre Jésus ? Qu’attendent-ils de lui ? Qu’espèrent-ils de lui sinon un peu de bonheur ? Une foule assoiffée de bonheur est là, elle s’étend sous le regard de Jésus à perte de vue.

Regardez, dit Jésus à ses disciples, regardez la masse des hommes Ecoutez cet immense appel qui monte vers moi. Ne restez pas insensible à l’appel des hommes !

Bonheur et malheur

Ne restez pas sourds aux appels de l’humanité, dit Jésus à ses disciples. Mais ne répondez pas à n’importe quelle sollicitation. Car les hommes ne savent pas ce qu’est le bonheur. Ils sont en quête de ce qu’ils ne connaissent pas. Ils se trompent et plongent dans ce qui fait leur malheur en pensant y trouver la joie à laquelle ils aspirent. L’humanité écoute la voix du monde et celle du prince de ce monde qui cherche à la tromper. Elle suit le prince de ce monde, en pensant y trouver le bonheur. Elle se laisse séduire par le démon.

Ne vous y trompez pas, dit Jésus à ses disciples. Ne soyez pas dupes des faux-semblants de bonheur. Apprenez à discerner pour vous-mêmes et pour la foule des hommes ce qu’est le bonheur et ce qu’est le malheur. Laissez-moi vous en instruire.

Le prince de ce monde veut faire croire à l’humanité qu’il est heureux de ne manquer de rien et de ne pas avoir le cœur blessé. Il pousse l’humanité à aimer tout ce qui va, en apparence, lui permettre d’échapper à ce manque en accumulant l’argent, le pouvoir ou d’autres assurances. Le prince de ce monde pousse toujours à échapper à la souffrance par de faux-semblants. Celui qui souffre de ne pas être aimé va, en le suivant, chercher à combler ce manque d’affection par un surcroît de richesse matérielle. Ne l’écoutez pas, dit Jésus, ne le suivez pas : « Heureux les pauvres de cœur, dit Jésus, heureux ceux qui souffrent dans leur cœur sur cette terre parce que l’amour leur manque. »

Le prince de ce monde déclare : « Heureux ceux qui échappent aux larmes, heureux ceux qui ne subissent pas l’injustice. » Il prétend qu’il est toujours préférable d’être du côté des forts plutôt que d’être persécuté, que mieux vaut faire la guerre du côté des vainqueurs que de prêcher la paix du côté des vaincus. »

Jésus dit : « Heureux ceux qui pleurent, heureux ceux qui ont faim et soif de justice, heureux les artisans de paix ! »

Le bonheur des disciples

Le bonheur dont Jésus instruit ses disciples est non seulement étranger à celui que propose le monde mais il en est l’inverse. Le bonheur de Dieu, le bonheur de l’humanité voulu par Dieu, le seul vrai bonheur possible pour la masse des hommes est le contraire de celui que propose le monde. Sachez discerner et proposer à l’humanité entière la route du bonheur, dit Jésus à ses disciples. Ecoutez l’appel des hommes mais n’y répondez pas comme ils le veulent. Sachez résister jusqu’au bout aux discours de ce monde et du prince de ce monde.

Par amour pour l’humanité, sachez mieux qu’elle ce qu’est le bonheur. Et, vous qui êtes mes disciples, attendez-vous à être insultés, persécutés, calomniés. Car on ne peut contester radicalement les fausses images qui aliènent l’humanité sans être repoussés. Mais « heureux serez-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit toutes sortes de mal contre vous à cause de moi… » Heureux serez-vous si, à ma suite, vous acceptez d’être incompris et rejetés pour proposer un vrai bonheur à l’humanité.

« Heureux serez-vous si l’on vous insulte », c’est la dernière béatitude. Elle seule s’adresse aux disciples. Toutes celles qui précèdent parlent de la foule des hommes. La dernière seulement est en « vous ». Heureux les disciples qui, par amour pour l’humanité, par amour pour Dieu, maintiennent, au cœur de l’humanité, la loi du bonheur donnée par Dieu.

Christine Fontaine

Ouvrant la bouche

Entrer dans le langage

Les psychologues nous apprennent que dans la vie d’un nourrisson, une rupture doit se produire. Arrive le moment où la mère doit s’effacer; il lui faut s’arrêter de subvenir aux besoins alimentaires du bébé. Ainsi coupé des satisfactions immédiates, l’enfant entrera dans le langage. La faim et la soif se transformeront, s’il grandit dans un environnement capable de l’entendre, en demande à adresser à autrui. Il deviendra à son tour un sujet humain capable d’écouter et de répondre, capable d’aimer. La pauvreté du sevrage devient promesse de vie.

Sans doute cette expérience humaine universelle peut nous aider à comprendre ce poème de Jésus, tellement paradoxal à première lecture!

Capables d'entendre

Imaginez une humanité dont tous les membres seraient capables d’entendre le besoin de dignité qui monte de l’univers. On a vu sur les places d’Egypte ou de Tunisie des peuples réclamer le respect qui leur est dû ; hélas ! Malgré la beauté de ces manifestations, la violence répondait trop souvent aux appels. Le bruit des fusils s’est mêlé au chant des peuples. Si pourtant, unanime, la communauté humaine savait répondre à de telles attentes, le Royaume des Cieux s’ajusterait à la pauvreté humaine. «Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux».

Du côté de la Palestine, un peuple est privé de sa terre. Qui l’entend ? On a beau jeu de dénoncer le terrorisme palestinien! Celui-ci n’aurait pas lieu d’être si tant de familles dépossédées pouvaient être entendues lorsqu’elles s’expriment dans la douceur. Nous avons, de nos jours, des capacités de relations qui enveloppent la planète. Pourquoi ne sommes-nous pas capables d’entendre des demandes lorsqu’elles ne sont pas formulées dans la violence ? Il pourrait venir ce jour où Israéliens et Palestiniens, juifs et arabes, musulmans et chrétiens habiteraient fraternellement la même terre : «Heureux seraient les doux, ils possèderaient la terre promise» si le monde savait entendre.

« Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés » Certains philosophes ont prétendu que cette complaisance dans les larmes, de la part des chrétiens, était une preuve de faiblesse et de mépris de la vie. Et pourtant, que se passerait-il si toute la tristesse du monde pouvait se dire et être entendue ? Que se passerait-il si tous ceux qui souffrent pouvaient joindre leur voix ? Que se passerait-il si le reste du monde entendait cette tristesse. «Heureux ceux qui pleurent: ils seront consolés». «Consolés»: étymologiquement, le mot signifie: «arrachés à la solitude». Qu’il serait beau l’univers si les larmes des uns se mêlaient à la compassion des autres. L’histoire serait un immense chant d’amour et de communion.

La parole fruit d'une écoute

On parlera sans doute d’utopie devant ces propos que je tiens.
Avouons pourtant que l’humanité est capable de faire des merveilles et qu’elle a atteint des possibilités de communication extraordinaire. Entendre les appels qui surgissent dans l’histoire, y inventer des réponses n’est peut-être pas tellement hors de notre portée.

Et, par ailleurs, n’oublions pas que Celui qui a prononcé ce poème des Béatitudes, ce Galiléen de Nazareth, est le Verbe, la Parole de Dieu. En Jésus, Dieu parle et sa parole est vraie : une vraie parole qui répond parce qu’elle a entendu. Pour reprendre la situation dont je suis parti, celle du nourrisson qui va entrer dans le langage, il est évident que l’enfant ne grandirait pas si personne n’entendait la faim et la soif qu’il s’efforce d’exprimer. Une parole qui n’est pas le fruit d’une écoute n’est qu’un coup de cymbale retentissant mais vide de sens. Jésus, le Verbe de Dieu qui a pris chair, manifeste que Dieu entend notre humanité ; elle fait des pauvres et des violents mais pourtant elle est traversée par une attente d’autrui, une attente de justice et de paix: «Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice.» Nous le croyons, la fête de ce jour nous presse de le croire : la souffrance du monde est entendue par Dieu. La parole de Jésus, sa vie, sa mort font entendre ce lien indissoluble entre la pauvreté de notre univers et la tendresse du Père, sa «miséricorde» où nous sommes attendus: «Heureux les miséricordieux: ils obtiendront miséricord ».

La parole du Galiléen, le Verbe de Dieu, est enfin une parole de vérité et d’espérance. Aux mots du poème, non seulement nous décelons l’écoute de notre misère ; la parole dit vrai parce qu’elle fait ce qu’elle dit. Voici Jésus, au début de sa mission; il connaîtra insultes et persécutions, traîtrise et condamnation. Parce qu’il est dans la vérité, il peut affirmer la vie, les promesses de vie, par-delà toutes les ruptures: «Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux!»

Michel Jondot