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Quand l'Amérique se rêve nation chrétienne
Blandine Chelini-Pont

L’historienne Blandine Chelini-Pont éclaire la montée d’une droite chrétienne aux Etats-Unis. Religion, peur du déclin, guerre culturelle, nationalisme identitaire se mêlent jusqu’à faire de Donald Trump le porte-voix d’une Amérique convaincue de devoir défendre sa civilisation chrétienne. Le trumpisme apparaît comme l’aboutissement d’une transformation engagée dès les années 1950 dans le conservatisme américain.

Extraits de la conférence de Blandine Chelini-Pont "Dynamiques politico-religieuses : étude à partir de l'Amérique de Trump" : https://www.youtube.com/watch?v=6JFPQrfM74s

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« Le conservatisme s’est progressivement chargé d’arguments religieux. »

Je travaille sur l’histoire du catholicisme américain, donc je vais vous parler d’histoire. Je me suis beaucoup intéressée à la généalogie du conservatisme américain. Parce que ce conservatisme, contrairement au conservatisme européen, est très récent. Il naît vraiment après la Seconde Guerre mondiale. Avant cela, les Américains ne se définissaient pas comme conservateurs. Ils pouvaient l’être dans leurs attitudes, mais ce n’était pas une identité politique revendiquée. Ce qui m’a intéressée, c’est la manière dont ce conservatisme s’est progressivement chargé d’arguments religieux jusqu’à devenir ce qu’on a appelé la droite chrétienne, puis aujourd’hui le nationalisme chrétien ou le post-libéralisme. Et dans toute cette histoire, la place des catholiques a été sous-estimée. On parle toujours des évangéliques, des fondamentalistes protestants, mais je pense que les catholiques ont souvent été les têtes pensantes du mouvement. Les évangéliques ont apporté la mobilisation militante, les réseaux, l’énergie de terrain, tandis que les catholiques ont fourni beaucoup des intellectuels, des théoriciens, des essayistes.

Quand on regarde les années 1950, on voit apparaître des penseurs qui disent : le virage social du libéralisme américain depuis Roosevelt est une catastrophe. Parmi eux, il y a Russell Kirk, converti au catholicisme, auteur en 1953 de The Conservative Mind. C’est un livre fondamental. Kirk explique que les États-Unis ne sont pas le produit des Lumières et du libéralisme moderne mais l’héritier de la vieille tradition chrétienne occidentale. Autrement dit, l’Amérique n’aurait pas inventé un monde nouveau : elle aurait accompli la tradition politique chrétienne de l’Occident. C’est un renversement total de la manière dont les Américains se racontaient eux-mêmes. À côté de cela, dans les mêmes années, vous avez le maccarthysme. Là encore, on retrouve déjà des thèmes qui reviendront plus tard : le monde présenté comme une lutte du bien contre le mal, les ennemis intérieurs, l’idée que l’Amérique chrétienne est menacée de destruction. Le communisme joue alors le rôle de grand ennemi civilisationnel.

Dans les années 1960, deux phénomènes bouleversent la société américaine. D’abord la sécularisation. La pratique religieuse baisse, les écoles publiques abandonnent progressivement les prières et les lectures bibliques, la Cour suprême impose une interprétation plus stricte de la séparation entre religion et espace public. Pour une partie des croyants, ces changements sont vécus comme une déchristianisation violente du pays. Par ailleurs on assiste à une révolution culturelle : la contraception, le féminisme, la libération sexuelle, la contestation de l’autorité. Pour les conservateurs religieux, tout cela représente un effondrement moral.

On oublie souvent qu’à cette époque le christianisme inspire encore fortement les démocrates. Beaucoup de catholiques et de protestants soutiennent les luttes sociales, les droits civiques, la lutte contre le racisme. Les grandes lois sociales des années 1960, comme Medicare et Medicaid, s’inscrivent aussi dans cette culture chrétienne sociale. Mais à partir des années 1970 se met en place une coalition nouvelle entre évangéliques, fondamentalistes protestants et catholiques conservateurs. Cette coalition prend plusieurs noms : Moral Majority, New Christian Right… Son idée est simple : peser sur le Parti républicain et faire de la défense des valeurs chrétiennes une cause politique centrale. Les thèmes mobilisateurs deviennent l’avortement, la famille, la sexualité, la dénonciation de la permissivité morale et de la sécularisation. Avec Reagan, cette implantation devient durable.

« Trump répète sans cesse que les chrétiens sont persécutés dans leur propre pays. »

Dans les années 1990, la droite religieuse finit par conquérir idéologiquement le Parti républicain. Des figures importantes apparaissent, comme Richard John Neuhaus ou Charles Colson. Ils développent une idée qui aura un immense avenir : les élites libérales auraient trahi le vrai peuple américain, profondément chrétien, en lui imposant des valeurs qu’il ne partage pas. On voit déjà apparaître là le futur discours populiste. Les « liberals » deviennent les responsables de tous les maux : ils contrôlent les médias, les universités, les institutions culturelles ; ils imposent leur agenda moral à la société américaine. Les grandes batailles deviennent alors le mariage homosexuel, la recherche sur les embryons, la défense de ce qu’ils appellent la liberté religieuse. On voit aussi naître des universités chrétiennes très conservatrices qui veulent former une nouvelle élite intellectuelle. Cette période voit revenir très fortement la xénophobie ancienne de l’histoire américaine. Les immigrés, notamment musulmans, sont présentés comme des menaces culturelles. L’idée d’une Amérique assiégée reprend une force considérable.

Et c’est dans ce contexte qu’apparaît Trump. Je pense qu’il ne faut surtout pas voir Trump comme un accident ou un personnage isolé. Trump est le produit d’une longue évolution idéologique. Il capte un ressentiment qui existe déjà depuis des décennies dans une partie de l’Amérique chrétienne blanche. Pendant la campagne de 2016, il répète sans cesse que les chrétiens sont persécutés dans leur propre pays, que les États-Unis sont humiliés, qu’il faut rendre à l’Amérique sa grandeur perdue. Steve Bannon et tout l’écosystème médiatique conservateur en ligne jouent un rôle énorme dans cette mobilisation.

Ce qui a surpris beaucoup de monde, c’est le vote catholique. Beaucoup d’observateurs pensaient que les catholiques voteraient majoritairement pour Hillary Clinton. Or une partie importante d’entre eux vote pour Trump. Cela traduit une transformation profonde du catholicisme américain, notamment chez les catholiques blancs qui se rapprochent de plus en plus du vote évangélique conservateur. Il faut comprendre aussi qu’une partie de cette population vit avec un sentiment de déclassement culturel très fort. Les États-Unis changent démographiquement, culturellement, religieusement. La proportion de chrétiens baisse fortement. Les personnes sans appartenance religieuse augmentent rapidement. Pour beaucoup de croyants, cela nourrit l’impression de devenir étrangers dans leur propre pays.

« Religion, sentiment national, peur du déclin, conflits sociaux et questions morales sont désormais complètement imbriqués. »

Puis on arrive aujourd’hui à ce qu’on pourrait appeler « Trump 2 ». Là, les nouveaux thèmes mobilisateurs deviennent le wokisme et les questions de genre. Les débats sur la transidentité, l’identité sexuelle, les politiques inclusives et le langage sont perçus par les conservateurs comme la preuve que les élites progressistes imposent une idéologie complètement coupée du réel. Cela fournit un boulevard politique aux conservateurs chrétiens. Ils peuvent dire : on veut nous empêcher de parler librement, on veut censurer ceux qui pensent différemment, on veut imposer une vision du monde absurde. Le thème de la liberté d’expression devient alors central.

Je pense que les démocrates ont largement sous-estimé la puissance de cette réaction culturelle. Ils n’ont pas vu à quel point ces questions pouvaient provoquer du rejet dans une grande partie du pays. Mais ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est qu’on ne se contente plus d’une réaction conservatrice classique. Il existe désormais une véritable réflexion post-libérale, souvent portée par des intellectuels catholiques, qui considère que le problème fondamental de l’Amérique est le libéralisme lui-même.

Ces penseurs disent : le système américain fondé uniquement sur les libertés individuelles a produit l’éclatement moral et culturel du pays. Il faut donc reconstruire un ordre politique fondé sur le bien commun, l’autorité, la cohésion nationale et une identité chrétienne assumée. Ils vont chercher leurs références chez saint Augustin, dans l’idée d’un pouvoir politique chrétien fort, protecteur de la civilisation et du bien commun. Certains défendent même une vision très puissante du pouvoir exécutif, considérant que le président est le seul véritable représentant direct du peuple américain.

Autour de Trump gravite désormais tout un réseau de fondations, de think tanks, de médias et d’intellectuels qui élaborent des projets politiques très précis. La Heritage Foundation, par exemple, avec son Project 2025, veut réduire massivement l’État fédéral, supprimer les politiques inclusives, transformer les universités et reprendre le contrôle culturel des institutions. Je suis frappée de ce qu’on retrouve aujourd’hui des mécanismes très proches du vieux maccarthysme : la désignation d’ennemis intérieurs accusés de détruire l’Amérique de l’intérieur. Les universités, les médias, les militants woke, certaines élites culturelles sont présentées comme des forces hostiles à la civilisation américaine.

Le problème est que cette stratégie fonctionne politiquement. Elle mobilise très efficacement les électeurs. Mais elle produit aussi une polarisation extrêmement dangereuse pour la démocratie américaine. Parce qu’on ne voit plus l’adversaire politique comme un concurrent légitime mais comme quelqu’un qui menace l’existence même du pays. Et cette polarisation touche désormais les Églises elles-mêmes. Les fractures traversent les communautés chrétiennes, les universités catholiques, les médias religieux, parfois même les familles. La question n’est plus simplement : pour qui vote-t-on ? La question devient : qu’est-ce qu’être chrétien aujourd’hui dans l’Amérique contemporaine ?

Ce qui me paraît frappant, c’est que la politique américaine est devenue progressivement une immense guerre culturelle et identitaire. Religion, sentiment national, peur du déclin, conflits sociaux et questions morales sont désormais complètement imbriqués. Et finalement, quand on regarde cette longue histoire, on voit que le trumpisme n’est pas une parenthèse. Il est l’aboutissement provisoire d’une évolution commencée dans les années 1950 : la transformation progressive du conservatisme américain en un mouvement religieux, culturel et identitaire qui considère que l’Amérique traverse une crise de civilisation et qu’il faut la sauver en réaffirmant son identité chrétienne.

Blandine Chelini-Pont, mise en ligne juin 2026