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10ème dimanche du temps ordinaire

Evangile de Jésus-Christ selon saint Luc
Lc 7,11-17

Jésus se rendait dans une ville appelée Naïm. Ses disciples faisaient route avec lui ainsi qu’une grande foule. Il arriva près de la porte de la ville, au moment où l’on transportait un mort pour l’enterrer ; c’était un fils unique et sa mère était veuve.

En la voyant, le Seigneur fut saisi de pitié pour elle, et lui dit : « Ne pleure pas ! » Il s’avança et toucha la civière ; les porteurs s’arrêtèrent, et Jésus dit : « Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi. » Alors le mort se redressa, s’assit et se mit à parler. Et Jésus le rendit à sa mère.

La crainte s’empara de tous, et ils rendaient gloire à Dieu : « Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. » Et cette parole se répandit dans toute la Judée et dans les pays voisins.

Nouvelle homélie : Dieu tout-puissant !
Michel Jondot

Passage de Dieu dans la ville
Christine Fontaine


Dieu tout-puissant !

Le Père Tout-Puissant

« Je crois en Dieu le Père Tout-Puissant. » Ces premiers mots du Credo nourrissent l’imagination des croyants ; à cause de ce langage, aux yeux de beaucoup, Dieu est une sorte de despote siégeant dans les hauteurs et devant lequel il faut s’incliner. Il dispose de tous les pouvoirs ; il est celui qui donne la vie et la mort et qui risque de nous condamner pour l’éternité. Lorsque nous nous sentons menacés par la maladie ou la violence, lorsque nous craignons un échec, nous implorons sa protection mais il est tellement au-dessus de nous que nous ne savons pas si nos paroles peuvent le rejoindre. Lorsqu’un malheur survient, il arrive qu’on y voie un châtiment ; « Je ne méritais pas cela » entend-on dire souvent. Un Dieu Tout Puissant gâche la vie de ceux qui croient en lui, et l’image qu’on s’en fait conduit à l’athéisme. On connaît cette phrase que Camus met sur les lèvres d’un médecin témoin de la mort d’un gamin : « Je ne peux pas croire en un Dieu qui fait mourir les petits enfants. »

Au cœur de l’humanité

« Nul n’a jamais vu Dieu » mais Jésus l’a fait connaître. Non seulement il le fait connaître mais il le rend présent ou plutôt il manifeste qu’il n’est pas dans les hauteurs mais au cœur de l’humanité. En ce cœur, le récit de Luc nous conduit ; il nous mène, en effet, là où les humains se regroupent : « Jésus se rendit dans une ville... Il arriva près des portes de la ville. » En ce lieu se produit un va-et-vient spectaculaire : les foules se croisent. Une foule suivait Jésus au moment où il s’apprêtait à entrer dans cette cité appelée Naïm. Elle croise un autre regroupement « important ».

Dans l’entre-deux des rassemblements se produit une rencontre particulièrement humaine puisqu’il s’agit d’un face à face entre un homme et une femme. Le charpentier de Nazareth regarde une mère en pleurs, doublement ravagée par la mort : elle est veuve et elle conduit en terre un fils unique. L’humanité ne se manifeste pas seulement dans des rassemblements comme ceux que Luc met en scène mais dans le vis-à-vis. Cette femme n’est pas un objet regardé de haut par un Dieu tout-puissant. Elle est un sujet que voit en face un autre sujet, Jésus, le Fils de Dieu. Celui-ci remarque les larmes qui coulent sur les joues ; il lui dit « Ne pleure pas ». Une vraie rencontre ne se limite pas à ce que les yeux peuvent voir. Le vis-à-vis de deux personnes est un mystère : le visage de l’un arrache l’autre à lui-même. En l’occurrence Jésus est littéralement hors de lui, transporté en ce point où la femme est blessée. « Le Seigneur fut saisi de compassion » : cette traduction est trop faible. Le mot grec signifie qu’il en a les entrailles bousculées tant il est pris dans la souffrance de l’autre.

Pourquoi la mort ?

Rencontre des foules, rencontre des personnes et, à travers elles, rencontre de la vie et de la mort. Moquons-nous de nous-mêmes si nous croyons que le Dieu de Jésus donne la mort. Aux portes de la ville, celui que Luc appelle « Seigneur » est à un rendez-vous impressionnant. La rencontre de cette veuve n’entraîne pas seulement la compassion devant une femme en larmes mais la prise de conscience de notre condition mortelle. Il en fera l’expérience dans sa chair mais, dans la rencontre de Naïm, il la connaît avant de la goûter. Il faut éclairer cette scène par une autre, dans l’Evangile de St Jean. On y trouve le récit de la mort de Lazare. Là encore il se trouve devant les larmes d’une femme : il vit pleurer Marie, la sœur du défunt. Alors, « il frémit en son esprit et se troubla ». Les pleurs de cette femme deviennent ses propres pleurs : « Et Jésus pleura. » Mais Jésus ne s’enferme pas dans le chagrin, il s’emporte, il crie : « Il s’écria d’une voix forte : Lazare ! Viens dehors. » Aux portes de la ville de Naïm, devant le corps de celui qu’on conduit en terre, sa parole a la même intensité : « je te l’ordonne, lève-toi ! »

Ne nous arrêtons pas trop vite sur le pouvoir de Jésus capable de ressusciter. Etonnons-nous d’abord devant la manière fraternelle dont il nous rejoint. Dieu n’est pas au-dessus de nous mais avec nous, Emmanuel. Comme nous, il refuse la mort et devant la veuve de Naïm il ne s’interroge pas pour savoir si le défunt ou sa mère ont quelque chose à se reprocher. Seule comptent à ses yeux la misère et la souffrance d’une pauvre femme.

Alors pourquoi la mort ? Mystère. A coup sûr c’est l’ennemi auquel s’en prend Jésus. A coup sûr aussi c’est la marque de nos limites. Non seulement nos existences ont un terme mais notre intelligence, toute grande qu’elle soit, elle aussi est dépassée. Il nous faut vivre et croire avec ce qui nous dépasse ! C’est d’ailleurs en ce point où nous sommes débordés que Jésus nous rejoint. Vivre avec ce qui nous dépasse : tel est peut-être l’un des fruits de notre lecture ! tel est peut-être aussi le secret de notre grandeur.

La puissance de l’amour

Mais pourquoi l’Eglise parle-t-elle de la toute-puissance de Dieu ? Sans doute, pour deviner ce que signifie cette affirmation, faut-il relire tout l’évangile. La puissance du Fils de Dieu s’est manifestée dans son intense faiblesse, aux jours de sa Passion. « Il s’est anéanti lui-même... C’est pourquoi Dieu l’a exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom. » « Il renverse les puissants de leur trône » chantait Marie, la mère de Jésus. Par-delà la force et la faiblesse, Jésus montre le chemin de l’amour qui est la véritable puissance attribuée à Dieu. Elle n’est pas réservée à un Seigneur des mondes mais largement offerte à chacun d’entre nous. Peut-être qu’un autre fruit de notre lecture consiste à montrer ce que peut l’amour : faire reculer la mort. Les paroles de Jésus rappelant ce jeune homme à la vie laissent entendre qu’on ne peut se résigner à la destruction de l’homme ou de la femme et encore moins des enfants. Quand on voit les ravages que cause la violence dans le monde, il est bon de se rappeler notre vocation.

Michel Jondot

Passage de Dieu dans la ville

« Qu’est- ce que je fais ici ?
J’appelle, j’appelle, j’appelle
J’appelle quelqu’un de faible...quelqu’un de brisé
Quelqu’un de fort que rien n’a pu briser
J’appelle quelqu’un de là-bas...quelqu’un au loin perdu
Quelqu’un d’un autre monde... »

Henri Michaux

Les pleurs et le silence

Tel est le cri de celui qui n’a plus personne en ce monde
Pour le sortir d’une écrasante solitude.
Mais celui-là n’a pas touché le bout de la pauvreté
Car demeure en lui cette possibilité de crier
De parler, d’appeler encore...
Celui dont le corps brisé est traversé par un appel
En forme de cri désespéré,
Celui-là n’est pas au bout de la solitude.

Une femme, seule dans la vie.
Elle n’a plus de mari.
Son fils, son unique, lui restait... Il est mort.
Son soutien a disparu : elle s’effondre.
Elle n’appelle plus, elle pleure.

Une femme qui n’a plus rien à attendre de la vie.
Avec son fils trop tôt disparu
L’image du bonheur pour elle est cassée,
Elle va être ensevelie à tout jamais.
Seule lui reste cette tâche de mettre son fils en terre.
Une femme brisée : elle n’appelle plus, elle pleure...
Elle est au bout de la solitude.

Autour de la femme, c’est la contagion de la tristesse.
Une foule nombreuse l’entoure sans pouvoir la rejoindre.
Silence de la femme, silence de la foule,
Tout se tait, plus rien ne passe.
Le fils unique est mort et la mère se traîne.
Le fils unique est mort, il entraîne à sa suite
Et sa mère et la foule.
Cortège funèbre : la mort a visité un peuple.
On est aux portes de la ville, déjà à l’extérieur...
De l’autre côté de la société des hommes.

Au croisement de la mort et de la vie

En face de cette foule, une autre...
Une foule joyeuse venue de la campagne cherche à entrer
Dans la ville,
A rejoindre la demeure des hommes.
Une foule suit Jésus, le Fils unique du Père,
Le Vivant.
Une foule guette la Parole, le Verbe de Dieu...
Bruissement de paroles, de joie et de désir
C’est la contagion de la vie.

On est aux portes de la ville et les foules se croisent.
Les uns veulent entrer et les autres sortir.
Tout s’emmêle :
C’est la confusion de la mort et de la vie,
De la joie et des larmes.
Tout s’arrête :
Le temps est suspendu et les corps se figent.
Nous sommes au croisement de la mort et de la vie.

Et Jésus est là.
Arrêté dans sa marche sur le chemin des hommes,
Lui, le Vivant, voit la mort qui s’inscrit sur un visage en pleurs.
Mais il voit aussi que la mort n’a pas encore gagné.
C’est le moment étrange
Où l’enfant déjà mort n’est pas encore en terre,
Où la femme sans voix demeure encore debout.
Intervalle dans la mort, au cœur de la mort :
La parole est morte, seuls demeurent ces corps vidés.
Jésus ne demande rien.
Il n’invite pas la femme à croire que tout
N’est pas perdu.
Il voit qu’il ne peut être entendu
De celle qui n’appelle plus personne.

La contagion de la vie

Simplement, doucement c’est Lui qui appelle...
Il appelle la femme : « Ne pleure pas ! » lui dit-il.
Emu de compassion, il se laisse toucher,
Il rejoint le désir déjà mort chez elle.
Il sait mieux que la femme ce qu’elle-même ne peut plus désirer.
Il se met à la place de la femme,
Il appelle, il désire à sa place :
« Jeune homme ! Je te le dis, lève-toi ! »
Le Verbe de Dieu touche ces corps vidés.

Au cœur de la mort, leurs corps sont traversés par
La Parole d’un Autre.
Ils sont animés par l’appel d’un autre
Par le désir d’un autre.
Au cœur de la mort, leurs corps s’animent.
A la place de la parole défunte,
Jésus donne sa Parole de Vivant.
Un appel à vivre venu d’un autre et non d’eux-mêmes.
Un appel venu du Fils unique du Père
Touche les corps et les traverse.
Ils sont remis debout sur la terre des vivants.
Une mère et son fils sont enfantés par la Parole d’un Autre...
Miracle de l’incarnation ; Parole de Dieu dans notre chair mortelle.
L’instant même de la mort devient jaillissement de la vie
L’heure du silence et de la solitude
Devient celle de la Parole et de la Rencontre.
C’est la contagion de la vie.
« Un grand prophète s’est levé parmi nous,
Et Dieu a visité son peuple ».

Ainsi, d’instant en instant,
De commencement en commencement nous sommes pris
Par un appel à vivre,
Par un désir plus fort qui nous dépasse,
Nous traverse
Et sans cesse nous arrache à la mort qui rôde dans nos vies.
Tel est le surgissement du Dieu de vie au cœur de toutes nos solitudes.
Joie vive de celui qui reçoit la Vie comme un présent.

Celui-là peut se présenter à tout homme,
Touché de compassion,
Il saura à son tour délivrer chacun de sa mortelle solitude.
Devant tout homme, il saura habiter le silence.
Un silence où passent
Tendresse et douceur,
Parole, compassion et amour.
Passage de Dieu dans la demeure des hommes.

Christine Fontaine