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En suivant l'Evangile de Luc
Michel Jondot

L'Evangile selon saint Luc est lu au cours des dimanches de l'année liturgique qui s'ouvre avec le temps de l'Avent 2015 (année C). Michel jondot nous permet d'en survoler l'ensemble.

(0) Commentaires et débats


2- La terre où il a mis les pas

Retour à la première partie : « Si tu savais le don de Dieu »

Lecture

Jérusalem et le désert (1,3 à 9,50) : un jeu de disjonction

La ville sainte est à l’arrière-fond du décor

Elle est placée en Judée, au sud du pays ; on y vient en partant du Nord, Nazareth. C’est là que l’Ange vient visiter Marie dont on nous dit qu’elle est de la race de David à qui le nom de Jérusalem reste attaché. Certes Marie est à Nazareth mais elle se met en marche ; c'est pour aller dans une ville de Juda, proche de Jérusalem, et visiter Elisabeth. Elle reviendra au Temple pour la Présentation (2,22-23). On l’y retrouvera, 12 ans plus tard ; Jésus, suivant ses parents, se rendra à la ville de David et s’attardera dans le temple, parlant avec les docteurs (2,41).

De ville en ville et de maison en maison

En réalité, par-delà toute référence à la ville sainte, le récit nous conduit de ville en ville, à l’intérieur de la Galilée, d’abord à Nazareth. Non seulement c’est là que Jésus grandit mais c’est là que commence sa prédication (4,14) avant qu’on ne le retrouve à Capharnaüm (4,31). On le rencontre ensuite dans diverses villes. Il va, « à travers villes et villages » (8,1). Certains lieux ne sont pas nommés : « Il était dans une ville » (5,12) mais la plupart du temps, les cités sont désignées : « Naïm » (7,11), « le pays des Géraséniens » (8,26), « Une ville appelée Bethsaïde » (9,10).

Chaque ville est bien circonscrite, distinguée dans l’ensemble du pays. L’espace est encore plus limité lorsqu’il entre dans une maison. Par exemple, celle de Simon dont la belle-mère est malade et que Jésus guérit (4,38). Celle de Lévi également. Au passage de Jésus, au moment de tout quitter pour le suivre, « Il fit un grand repas dans sa maison », auquel participe le maître venu de Nazareth (5,29). C’est au cours d’un autre repas auquel un Pharisien l’invitait à manger, que se produisit cette scène bien connue : une femme vient rejoindre les convives avec un vase de parfum pour honorer Jésus. Enfin, le responsable d’une synagogue, Jaïre, vient l’implorer : sa petite fille est malade. « Arrivé à sa maison », il entre seulement accompagné de Pierre, Jean et Jacques (8,49).

D’un lieu à un autre

Le passage d’une ville à une autre est assez peu marqué ; les lieux sont comme disjoints les uns des autres et le texte nous y conduit sans indiquer le chemin qui y mène : « Et il advint, comme il était dans une ville… 5,12. » C’est à l’intérieur d’une ville et jamais entre les villes qu’on le voit se déplacer. Cet écart entre les cités n’est peut-être pas étranger aux séparations qui zèbrent le récit. Le lac permet à Jésus de prendre ses distances par rapports aux foules qui le rejoignent : « Il vit deux barques arrêtées sur le bord du lac…Il monta dans l’une des barques qui était à Simon et pria celui-ci de s’éloigner un peu de la terre (5,1-3). » La montagne, elle aussi, offre un retrait : « Prenant avec lui Pierre, Jacques, il gravit la montagne pour prier (9,28). »

Les villes et le désert

Plus que tout, le désert est l’envers des bourgades et des maisons et complètement disjoint des populations côtoyées par Jésus. Le contraste est grand entre la manière dont la parole rejoint Zacharie dans le Temple, à Jérusalem, et la manière dont elle rejoint son fils : « La parole de Dieu fut adressée à Jean dans le désert (3,2). » C’est là que Jésus vint l’y rejoindre et c’est de là, dans le désert, que commencent son aventure et son combat : « Il était mené par l’Esprit à travers le désert, durant quarante jours, tenté par le diable (4,1). » Au début de sa mission, il enseigne à Capharnaüm, pénètre dans la maison de la famille de Simon, fait face aux foules qui lui amènent des malades. Cette plongée dans les foules humaines ne dure pas : très vite, il prend ses distances. Dès le lendemain, le jour venu, « il sortit et se rendit dans un lieu désert (4,42) ». Une autre fois, dans des circonstances semblables, après que les foules se furent pressées autour de lui, il opère les mêmes retraits : « Des foules nombreuses se rassemblaient pour l’entendre et se faire guérir de leurs maladies. Mais lui se retirait dans les déserts et priait (5,15-16). »

Faut-il en conclure que le désert serait comme la négation ou la limitation de sa présence parmi ses contemporains ? Il ne le semble pas. Aux disciples qui renvoient les foules dans les villes et les bourgades, Jésus retient ceux qui l’ont écouté dans le désert pour vivre avec eux l’aventure très humaine de la multiplication des pains. Il y avait bien 5000 personnes et si par « personne » on entend le chef de famille, Jésus fait face à l’équivalent d’une grande ville : « Nous sommes ici dans un endroit désert », disent les apôtres. En fin de compte, autant que dans une grande cité, « ils mangèrent et furent tous rassasiés (9,17) ». Y aurait-il un dépassement de cette opposition entre la ville et le désert ?

En route vers Jérusalem (9,51 à 19,28) :
un jeu de conjonction

En chemin !

On l’avait remarqué, jusqu’ici l’arrivée de Jésus dans une ville n’était pas précédée d’un déplacement ou d’une démarche. « Comme il était dans une ville ! » disait-on, sans qu’on sache comment il y était parvenu ! En revanche le cheminement vers le désert est bien souligné ; il est conduit, « mené par l’Esprit ».

Il en va tout autrement dans ce nouvel ensemble. Jésus ne se laisse pas déplacer ; « Il prit résolument le chemin vers Jérusalem (9,51). » Deux types de paysage, les lieux habités et le désert, étaient séparés les uns des autres. Une fois tourné vers la ville du Temple, Jésus ignore les lieux arides. Très sobrement on nous signale seulement un court retrait : « Il était quelque part à prier » (11,1). Ceci dit, comme dans le premier ensemble, on passe de ville en ville mais le lien qui y conduit y est fortement indiqué. Partout où il doit passer, il prépare le terrain en y envoyant, deux par deux, ses soixante-douze disciples qui reviennent tout joyeux (10,1 à 10,17). On passe par des villages sans nom (10,38) ou par des villes prestigieuses comme Jéricho (18,35 et 19,1). Dans les deux cas on signale non seulement sa présence mais le mouvement de son arrivée (« Il entra »). Et pour Jéricho on précise davantage encore (« Il approchait »).

Le lien entre les lieux

« Il cheminait par villes et villages » ; cette marche évoque le moyen de communication entre les lieux : « Il cheminait par villes et villages, faisant route » (13,22). « Faire route » : l’expression est récurrente. Elle évoque la présence des foules qui le suivent ; celles-ci ne se contentent pas d’écouter ; le rejoindre, c’est « faire route » avec lui (14,25). La formule revient à plusieurs reprises pour désigner le terme du voyage, réaffirmant, sans se lasser, le lien au but visé. « Il faisait route vers Jérusalem », précise le texte, au moment où l’on vient l’interroger sur le petit nombre des sauvés. Passant « aux confins de la Samarie et de la Galilée » (17,11), on nous précise une fois de plus sur quel chemin on avance. De même, alors qu’il raconte la parabole des dix mines, on nous rappelle qu’on « est près de Jérusalem ».

L’entrée dans les maisons

Comme depuis le commencement de son aventure, Jésus entre dans les maisons, y acceptant ou sollicitant l’hospitalité. Alors que dans les commencements de l’Evangile, l’entrée dans une demeure contrastait avec l’isolement du désert, autant, sur le chemin, elle est un jalon pour le marcheur. Il a des amis sur la route, en particulier deux sœurs, Marthe et Marie. Il s’y arrête, on s’affaire pour le recevoir mais il prend garde de ne pas s’incruster ; il va de l’avant : « Comme ils faisaient route, il entra dans un village, et une femme nommée Marthe, le reçut dans sa maison (10,18). » Il s’agit également d’une simple étape lorsqu’ après avoir apostrophé Jérusalem (13,14), le rabbi de Galilée, un jour de sabbat, se fait inviter « chez l’un des chefs des Pharisiens pour prendre un repas (14,1).» Ensuite, la route l’avait conduit jusqu’à Jéricho. Luc nous signale que sa marche le met alors face à Zachée : occasion d’une jolie histoire ; les regards de l’un croisent, sur le chemin, les regards de l’autre et, quand « entré dans Jéricho, il traversait la ville », Jésus fait alors une halte mais il ne se laisse pas dévier : « Zachée, descends vite ! Il me faut demeurer chez toi. » Dans ce contexte, Luc ne manque pas de le souligner, si on vient l’interroger, c’est, paraît-il, parce qu’on approche de Jérusalem (19,11).

Le voyage a son terme. Les mots qui le désignent font écho à ce que racontait le début. « Il prit résolument le chemin de Jérusalem (9,51) » ; Au bout de la marche, « il partait en tête, montant à Jérusalem (19,28). »

De Jérusalem à Jérusalem (19,28 à 24,53) :
le jeu de l’aspiration

Le dépassement de la disjonction et de la jonction

Au début de notre lecture, nous découvrions une séparation dans le paysage évangélique tel que Luc le présente : à Jérusalem et aux villes ou bourgades, s’opposait le désert et, entre les lieux habités eux-mêmes, on ne discernait aucun passage. Mais en fin de compte, le rassemblement, lors de la multiplication des pains, semblait insinuer un dépassement de ces disjonctions du départ. De fait, au cours du texte qui narre la marche de Jésus vers Jérusalem, le désert a disparu. Les villes ne sont plus séparées ; les personnages, autour de Jésus, passent de ville en ville et surtout la route se déroule, opérant la jonction entre le point de départ et l’arrivée. En réalité, par-delà jonction et disjonction s’ouvre un espace original à l’intérieur duquel le lecteur est invité à se mouvoir et qu’on découvre en suivant les déplacements de Jésus.

La description des lieux conduit à distinguer deux champs qui semblent se replier l’un sur l’autre. « Le Mont des Oliviers » est le point où s’opère le passage.

Le premier pan, semble-t-il, commence avec l’entrée à Jérusalem (19,29) ; le Mont des oliviers, près de Béthanie, borne l’espace de la ville où il entre. La jonction y est soigneusement décrite et préparée : « En approchant de Bethphagé et de Béthanie, près du Mont dit des Oliviers », Jésus prépare son entrée en envoyant deux disciples chercher un ânon : l’arrivée, en effet, est spectaculaire. Le chemin – qui marque la jonction – est recouvert des manteaux de ceux qui l’accueillent alors qu’il approche - le texte y insiste - de la descente du Mont des Oliviers (19,29-38).

Le décor de la deuxième scène de ce premier acte est la ville elle-même : Jésus la regarde et, à ses yeux, elle apparaît, comme dit le psaume, « vêtue de sa robe de tristesse » (19,41). Sous le regard de Jésus, la ville est endormie et son mystère « est caché à ses yeux (19,42). »

Pénétrant en son cœur, il s’avance vers le Temple, symbole officiel de la judaïté et parcourt la ville d’un bout à l’autre chaque jour. Le monument est érigé au croisement d’un monde profane où l’argent est roi (19, 45-46) et un monde où réside Celui que Jésus appelle Père ; il enseigne en ce lieu (19,47-48). Il s’agit d’un point de repère important pour les mouvements de Jésus qui « lève les yeux ». Il remarque les offrandes de ceux qui y viennent (riches ou indigents), commente sa beauté : « Comme certains disaient du Temple qu’il était orné de belles pierres (21,5) », il s’afflige sur son avenir.

Du Temple au Mont des Oliviers s’opère un trajet dans la ville que Luc estime important de noter : « Pendant le jour, il était dans le Temple ; mais la nuit, il s’en allait la passer en plein air sur le mont dit des Oliviers. Et, dès l’aurore, tout le peuple venait à lui pour l’écouter. »

Un dernier élément du décor se donne à voir à l’extrémité de ce premier champ. Ainsi qu’à l’entrée à Jérusalem et de façon inclusive, Jésus envoie deux disciples ; ils rencontreront un homme portant une cruche d’eau et trouveront la salle garnie de coussins, prête pour le repas.

Cinq points ont meublé l’espace jusqu’à ce repas de l’Eucharistie : le Mont des Oliviers au bord de la ville ; Jérusalem plongée dans la sommeil et l’inconscience ; le Temple, symbole de l’institution mais que Jésus revivifie en y enseignant ; les nuits du Mont des Oliviers où le Maître se retire après le jour ; l’entrée de la ville où les disciples vont préparer le repas de l’Eucharistie.

Cinq points encore, de façon parallèle, jalonneront l’espace du texte qui reste à parcourir.

Tout comme à l’arrivée, au terme de la marche jusqu’à Jérusalem, on trouve le même point de repère. De fait, après le repas de la Pâque, Jésus « sortit et se rendit au Mont des Oliviers ». Le contraste est grand avec les descriptions de l’arrivée ; les foules l’acclamaient et les rues étaient pavoisées. Le voilà désormais dans la nuit et la solitude totale, à l’écart même de ses amis : « Il s’éloigna d’eux environ un jet de pierre - 22,42. »

A l’arrivée dans la ville, près du Mont des Oliviers, le Maître, leur donnant ses consignes, avait envoyé des disciples pour lui ouvrir un chemin. C’est alors que Jésus avait souffert de l’assoupissement de la ville. A l’issue du passage, au même Mont des Oliviers, des ennemis obéissent à d’autres chefs pour mettre un terme à ses déplacements, autrement dit l’arrêter et lui couper la route. Quant aux disciples, ils sont accablés de sommeil et de chagrin : « Jésus vint vers les disciples qu’il trouva endormis de tristesse (22,45). »

Arrivant à Jérusalem, Jésus avait sous les yeux les pierres du Temple ; s’y étalait la dimension institutionnelle qu’il contestait violemment. D’autres institutions désormais s’imposent à lui sans qu’il puisse s’y opposer. « Ils l’emmenèrent devant le Sanhédrin (22,66) » pour le conduire au Prétoire devant Pilate. Il n’est plus qu’un jouet entre les mains du gouverneur romain et celles d’Hérode qui se le renvoient. Dans le Temple, Jésus exerçait une réelle maîtrise ; il enseignait, faisait autorité. Le voici moins qu’un esclave. Sa parole ne rejoint plus les auditeurs. On emmenait deux malfaiteurs avec lui et la foule suivait le chemin qui mène au Golgotha. Désormais le Temple où il enseignait semble s’effacer (« Le voile du Sanctuaire se déchira par le milieu ») et sa parole n’est plus qu’un cri. Jésus s’en allait la nuit au Mont des Oliviers mais, maintenant, le jour n’est plus le jour : « le soleil s’éclipse et l’obscurité se fit sur la terre jusqu’à la neuvième heure » : le jour se fait nuit (22,44–42).

Un chemin est ouvert, à l’entrée de Jérusalem, où Jésus s’avance assis sur un ânon. Au fur et à mesure que les événements se déroulent, le décor change. Entre les éléments qui se manifestent, faut-il parler de jonction et de disjonction ?

En réalité, la question se déplace lorsque s’achève le récit. Le contraste est grand entre le dernier acte qui précède l’arrestation (le repas de la Pâque) et ce qui suit la mort au Calvaire. Il y sera encore question de repas mais les préparatifs sont à l’inverse de ceux qui conduisent à l’Eucharistie. Descente de la croix, ensevelissement, mise au tombeau, découverte du tombeau vide : autant d’éléments qui écartent de l’ami disparu alors que la Pâque avait réuni les disciples. A travers cette séparation se produit la rencontre sur une route qui, menant à Emmaüs, écarte de Jérusalem (« soixante stades »). Elle débouche sur un repas où reviennent les gestes de la Pâque (« Il prit le pain, dit la bénédiction, puis le rompit et le leur donna. ») Ils le reconnurent, nous dit-on. Est-ce à dire qu’ils le rejoignent ? En vérité, le reconnaître c’est se séparer de lui : « ils le reconnurent mais il avait disparu de devant eux (22,13-32). »

Partis de Jérusalem, les deux amis y reviennent. Là encore se produit cette découverte qui est par-delà rencontre ou séparation, par-delà jonction et disjonction, par-delà présence et absence. A Jérusalem, Jésus partage le repas des Onze : « Avez-vous quelque chose à manger ? (24,41). » Mais Jésus les ramène au point de départ, vers Béthanie d’où ils étaient entrés au terme de leur route. Ils retrouvent le même décor mais le lien entre Jésus et eux, le lien entre eux et les choses, ont changé. « Ils s’en retournent à Jérusalem en grande joie (25,43). » Le maître est bien là en même temps qu’il s’absente ; il reste à attendre et à désirer. Il a promis « la force d’en-haut » (24,49), l’Esprit de Pentecôte. Esprit : « spiritus ». Le mot évoque l’aspiration ou, pour parler comme la tradition et les théologiens, « l’inspiration ».

Méditation sur l'Evangile de Luc

Sur les pas de Jésus

Les voyages en terre Sainte se multiplient ; de tous les pays où l’Eglise est implantée, on vient pour poser ses pas là où Jésus a marché. Disciples du Galiléen, les chrétiens affirment qu’en ce point du monde, Jésus, fils de Marie et Fils de Dieu, s’est lié à notre histoire. La terre et les villes de Palestine sont imprégnées de ce mystère qu’on appelle « Incarnation ».

Luc n’a pas connu le menuisier de Nazareth mais il a cherché ses traces sur la terre où il a vécu. Il a reçu le récit des événements qui ont tissé la trame de sa vie. Recevant le message des premiers témoins, il ne se contente pas d’une doctrine sur un Dieu invisible ou sur des préceptes moraux qui seraient tombés du ciel. Peut-on croire en Jésus, se faire son disciple, sans se référer à une terre concrète en une époque précise ? Luc ne le pense pas et son livre laisse apparaître le décor sur lequel s’est déroulée sa vie.

Nous pouvons être « proches » les uns des autres. Nous pouvons aussi nous tenir « à distance les uns des autres » : l’espace nous permet de dire ce que sont nos relations humaines. Les déplacements de Jésus sur la terre de Palestine, tels que Luc les précise, en évoquant le lien entre Jésus et ses contemporains évoquent le lien qui nous unit à lui.

On a constaté que, dans un premier temps, les lieux où se déplace Jésus sont disjoints les uns des autres. En revanche, dès que le Maître se met « en route » vers Jérusalem, le texte indique le chemin conduisant à Jésus ou celui que suit Jésus. Disjonction entre les lieux dans un cas, jonction dans l’autre. Arrivé à Jérusalem, ces deux termes s’abolissent. Certes, la ville de Jérusalem est disjointe du reste du pays et Jésus n’en sort plus. Mais à l’intérieur de la Ville de David, la marche de Jésus réunit des points différents : le Temple et le Mont des Oliviers en particulier. Jonction et disjonction : les deux termes se croisent pour marquer une troisième opposition. En même temps qu’il rejoint des points précis sur la Terre de Palestine Jésus marque une distance à franchir. D’une part, il s’agit de ne pas quitter la terre où l’on pose les pieds. Mais il s’agit aussi de reconnaître que là où se meuvent nos corps nous sommes en contact avec un autre espace mystérieux. Il est à la fois présent en même temps qu’il se donne à désirer. Il s’agit d’un espace auquel on aspire. La rencontre d’Emmaüs et le partage du repas avec les disciples sont significatifs. Dans l’auberge, au terme de la marche avec Cléophas et son compagnon, Jésus rompt le pain en même temps qu’il disparaît. Après le repas que ses apôtres partagent avec lui, à Jérusalem, il part à Béthanie. Se produit alors une scène qui fait apparaître le sens de tout le livre. Le voici tout proche de ses amis qui le tiennent sous leur regard ; ils le voient lever les mains, faire le geste de la bénédiction et disparaître. A la fois présent et absent !

Par-delà présence et absence

Nous avons à vivre à la suite de Luc. L’introduction à son livre nous donne une indication sur la manière de vivre si nous voulons marcher sur les pas de Jésus.

L’évangéliste était pris, aspiré dans son aventure. Il savait que son livre répondait à un désir la plupart du temps occulté au cœur de l’homme. Luc ne répondait pas seulement à la curiosité d’un certain Théophile ; il vivait aussi dans une certaine attente sans laquelle il n’est point d’humanité.

Il vivait avec son temps comme nous avons à vivre avec le nôtre ; le monde est ce qu’il est. Ne nous cachons pas les échecs ou les deuils qui nous ébranlent, les maladies ou les guerres qui menacent.

N’ayons pas peur d’ouvrir les yeux. Ne nous cachons pas les angoisses que l’histoire du monde véhicule et qui peut-être nous atteignent : maladie, peur des violences qui ébranlent la planète, crise financière. Les éléments qui composent le cosmos sont menacés et pourtant les psaumes chantent ce qui nous fait peur. Soyons à la fois lucides et témoins de l’espérance. Nous désirons le retour de ce Verbe par qui, selon St Jean, tout a été fait. Ce Verbe qui a pris chair en Jésus est déjà de retour au cœur de nos désirs, conjuguant sa présence avec son absence. Les temps que nous vivons cachent le secret semé dans le monde, pareil au grain jeté dans la terre et qui germe sans que nous le voyions.

Le monde est ce qu’il est ; les hommes sont ce qu’ils sont. Le nombre de ceux qui reçoivent le message se réduit comme une peau de chagrin. Faut-il s’en lamenter ? Les croyants sont comme les juifs qui, dans l’Ancienne Alliance, composaient ce que la Bible appelle « le petit reste ». Ils s’appuient, comme Luc, sur « la sûreté des enseignements » que nous avons reçus. En fin de compte, l’enseignement reçu conduit à la joie. « La joie » : tel est le dernier mot de l’’Evangile de Luc. « Ils retournèrent à Jérusalem en grande joie. »

Les hommes sont ce qu’ils sont. Ils se joignent ou se disjoignent pour faire un univers qu’on n’a jamais fini de découvrir. Disciples de l’Evangile, recevant l’enseignement que Luc adresse à Théophile, que nous soyons nombreux ou non, nous faisons corps, bon gré mal gré, avec tous les humains, avec les saints et les pécheurs, avec les violents comme avec les doux, avec ceux qui rient comme avec ceux qui pleurent. Claudel, le poète, affirmait qu’on ne naît pas sans faire corps avec la totalité de l’univers. Naître, dit-il c’est co-naître, naître avec tout ce qui existe déjà. A chacun de se sentir dépendant de ce qui compose le monde. Au disciple de l’Evangile de naître avec celui qui après avoir parcouru les chemins de Galilée et arpenté les rues de Jérusalem, au Calvaire a franchi l’abîme qui sépare la mort et la vie.

Au disciple de naître avec son temps, avec ce monde auquel il est présent mais au disciple également de naître et de renaître sans cesse avec ce Jésus qui est infiniment proche de nos aspirations les plus secrètes.

Michel Jondot

Vitraux de Koebel - Cathédrale de Reims

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