Page d'accueil Nouveautés Sommaire Auteurs
Retour à "Santé, handicap..." Contact - Inscription à la newsletter - Rechercher dans le site

Dans les pas d’Hippocrate  (1)
François Larue
Présentation du livre par Nicodème

Le livre de François Larue Dans les pas d’Hippocrate raconte la rencontre d’un médecin récemment retraité, Pierre, et de Lou, étudiant(e) en début de parcours. Il parle de médecine, bien sûr, mais surtout de transmission, d’expériences partagées, d’interrogations et de ce que signifie exercer ce métier au fil d’une vie. Préfacé par Jean-François Delfraissy, Président du Comité Consultatif National d'Éthique, ce livre s’adresse à tous : aux jeunes qui rêvent de médecine, aux médecins confirmés qui y retrouveront leurs propres dilemmes, aux patients qui découvriront l’envers du décor, à tous ceux qui cherchent un regard vrai sur le soin.

François Larue est membre de l’équipe animatrice de « Dieu maintenant » et auteur de plusieurs articles que l’on trouve dans la rubrique : santehandicap.html

(0) Commentaires et débats

Présentation du livre

Le point de départ pourrait sembler simple : un chemin de randonnée, quelques heures de marche, un repos à l’ombre d’un arbre, deux voyageurs qui échangent quelques mots. Pourtant, la marche agit comme un révélateur. Elle délie les langues, apaise les résistances, ouvre un espace d’écoute rare, où chacun peut déposer ce qu’il porte encore difficilement. Lou arrive épuisé(e) par une année de travail acharné, heureux(se) d’avoir réussi mais encore ébranlé(e) par l’intensité du concours, les nuits blanches, les doutes, les tensions accumulées. Pierre, lui, marche pour se retrouver : après des décennies de travail, il cherche une manière d’entrer dans sa nouvelle vie sans se perdre, de relire son passé sans nostalgie excessive, de dire ce qui lui a porté bonheur comme ce qui l’a blessé.

L’auteur réussit à faire de cette rencontre un véritable laboratoire de la médecine : ce lieu où l’on explore non seulement ce qu’est soigner, mais aussi ce qu’est être soignant. À travers les confidences, les récits, les interrogations, le lecteur découvre une médecine incarnée, loin des discours abstraits, loin des représentations médiatiques souvent caricaturales. On y voit à quel point être médecin engage la totalité d’une personne : son intelligence bien sûr, mais aussi ses intuitions, son rapport au corps, sa sensibilité, ses zones d’ombre, ses limites, ses blessures et son humanité.

Pierre parle sans emphase. Il transmet comme on transmet en marchant : par petites touches, par anecdotes, par retours en arrière, par confidences discrètes, par évocations d’expériences douloureuses qui n’ont jamais été totalement digérées. On découvre les débuts difficiles : les premières gardes, l’insomnie liée à la peur de mal faire, le choc de l’anatomie en amphithéâtre, les patients en fin de vie, les gestes techniques qui tremblent au début, les erreurs qu’on porte longtemps. On découvre aussi l’immense joie des réussites, des diagnostics éclairants, des relations qui guérissent, des gestes qui sauvent, des patients qui reprennent goût à la vie. Le métier, loin d’être figé dans une science froide, apparaît comme un champ mouvant où la technique, l’intuition, l’écoute, la psychologie et la relation travaillent ensemble.

Ce livre dit aussi la transformation profonde de la médecine au fil des décennies : la réduction des visites à domicile, la lourdeur administrative croissante, l’arrivée des technologies, la télémédecine, l’intelligence artificielle, le passage d’un exercice libéral très autonome à des formes plus salariales l’insuffisance du nombre de médecins expérimentés disponibles pour guider les jeunes. Pierre raconte comment ses débuts se déroulaient dans un système où la disponibilité était totale, parfois déraisonnable, et comment, aujourd’hui, la difficulté majeure tient moins à la quantité de travail qu’à l’isolement, au manque de repères, à l’absence de compagnonnage. Lou écoute, s’interroge, mesure le décalage entre le métier qu’il ou elle imaginait et celui qui se présente.

Mais le cœur du livre réside ailleurs : dans la rencontre, dans la relation comme fondement du soin. Pierre explique comment les patients viennent toujours avec une histoire, une peur, un corps qui parle, un imaginaire, un vécu parfois traumatisant. Il montre que la médecine ne se réduit ni à un diagnostic ni à un traitement : elle est l’art d’accompagner un être humain dans un moment de fragilité. Il raconte les pièges : l’exigence obsessionnelle qui cache des anxiétés profondes, la séduction qui déroute, la plainte qui ne cherche pas toujours la guérison mais une écoute… Et il décrit la beauté de cette relation quand elle trouve son équilibre : cette alliance thérapeutique où le patient et le médecin deviennent co-acteurs de la prise en charge, où la confiance se construit petit à petit.

Un thème revient souvent dans leurs conversations : le corps. Le corps objet de l’examen, mais aussi le corps vécu, le corps éprouvé, le corps blessé, le corps qui parle sans mots. Pierre raconte comment, jeune médecin, il ressentait une gêne à toucher les corps, à examiner les zones intimes, à se confronter à la nudité, à la vieillesse, à la vulnérabilité. Comment, avec le temps, il a appris que l’examen clinique est un acte de confiance, un acte qui doit être profondément respectueux. Il évoque les violences gynécologiques, les dérives, les maladresses, les examens intrusifs qui blessent. Et, en contrepoint, il décrit l’intensité de certains gestes simples : une main tenue, un massage, une parole rassurante, un souffle calmé par la présence.

Le corps du médecin lui-même n’est pas oublié : son agitation intérieure, ses tensions, les signaux qu’il envoie, les émotions qui montent lorsqu’une relation se complique. Pierre invite Lou à apprendre à écouter ces sensations internes, car elles sont des boussoles précieuses. Le médecin n’est pas un être abstrait : il ressent, il doute, il peut être mis en danger émotionnellement. Le reconnaître est déjà une forme de sagesse.

Au fur et à mesure que les jours passent, la marche devient le miroir d’un cheminement intérieur. Pierre, libéré de la vitesse de sa vie active, prend le temps de revisiter son passé, d’éclairer des zones restées longtemps dans l’ombre. Lou, lui ou elle, se découvre moins seul(e) dans ses peurs, moins naïf(ve) devant l’ampleur du métier, mais aussi plus confiant(e) devant la possibilité de grandir dans une pratique qui ne demande pas la perfection, mais la présence.

Dans les pas d’Hippocrate est un texte qui ne cache ni la souffrance de certains soignants, ni les difficultés systémiques, ni les erreurs, ni les zones d’incompréhension. Pourtant, on en ressort étrangement apaisé. Peut-être parce que ce livre montre que la médecine peut encore être profondément belle, dès lors qu’elle se nourrit de l’humanité de celles et ceux qui la pratiquent. Ce livre est un hommage aux générations qui se succèdent, qui se parlent, se répondent, s’apprennent mutuellement. En refermant ces pages, une évidence demeure : la médecine n’est pas un savoir, ni même un art. C’est un chemin. Et ce chemin se parcourt à deux, comme Pierre et Lou, pas à pas, jour après jour, dans cette aventure qu’est la rencontre de l’autre.

Nicodème

Extrait du chapitre La relation

(…) Lou en grimaçant : Si je comprends bien ce que tu m’as dit tout à l’heure, tu veux faire de nous tous des psys.
Clin d’œil de Pierre
- C’est bien, tu as encore assez d’énergie pour me provoquer. Cela me stimule ! Bien entendu, je ne veux pas faire du médecin un psy. Tu as trop de malice pour le croire… Chacun reste à sa place ! Moi-même, j’ai travaillé long¬temps avec des psychologues et des psychiatres, et même si j’ai acquis un peu de culture dans leurs domaines, des notions clefs, je ne me suis jamais pris pour l’un d’entre eux. Chez un médecin, l’approche psychologique consiste à porter son attention sur la relation. C’est un point essentiel. Je vais donc essayer de me faire comprendre… Selon toi, qu’attend un patient de son médecin ?

Bien des choses sans doute. Disons… la compétence ?
- Oui, même si on pourrait discuter de ce que ça signifie… Quoi d’autre ?
- De la disponibilité ?
- Certes. Même si ce n’est pas si facile en pratique. Quoi encore ?
- De la confiance ?
- Pas mal ! Et, en retour, le médecin, il attend quoi du patient ?
- Le médecin attend aussi quelque chose ? Je sens le piège… Lou sourire aux lèvres : Peut-être que le patient fasse ce qu’il lui prescrit ?
- Bon. Y a encore du boulot ! [Rire]. On a un peu de discussion devant nous. Il importe que le médecin trouve des motifs de satisfaction dans son travail et une certaine reconnaissance du patient peut y contribuer. Mais plus généralement, on peut dire qu’entre le patient et le médecin se joue une pièce dont bien des éléments ne sont pas conscients : chacun a une histoire, une personnalité. Deux subjectivités se rencontrent. On pourrait même dire deux complexités. Chacun porte un regard sur l’autre, se représente l’autre. Et chacun attend quelque chose de l’autre. En réalité, c’est le cas dans toute relation humaine.

Commençons par le patient. Comme tu l’as suggéré, il attend du médecin présence, écoute, attention, compétence, empathie. Il se fait de lui une image qui peut être réaliste mais peut aussi être un peu idéalisée, fantasmée. Imaginons que certaines attentes du patient soient déçues. La qualité de la relation entre les deux peut s’en trouver altérée et modifier le résultat même de l’acte médical.

Tu le sais, bien souvent, le médecin fait une prescription à la fin de la consultation. On s’attend à ce que cette prescription soit respectée – c’est ce qu’on appelle l’observance. Eh bien tu serais surpris de connaître le nombre de prescriptions qui sont mal ou pas du tout respectées. Il a pu aller jusqu’à cinquante pour cent dans certaines études. Cependant, l’observance peut très bien être améliorée, augmentée par l’attitude du médecin et la qualité de sa relation avec le patient. C’est vrai aussi de l’efficacité des traitements prescrits. Sais-tu qu’on peut augmenter ou réduire l’efficacité du traitement par la façon de le prescrire, la conviction qu’on y met ?

Le comportement du médecin, la relation qu’il établit avec le patient, peuvent à ce titre être considérés comme un médicament, un médicament puissant. Un psychiatre et psychanalyste célèbre, Michael Balint, dont nous reparlerons peut-être, a tout dit : « Le médicament de beaucoup le plus fréquemment utilisé en médecine est le médecin lui-même ».

François Larue, janvier 2026

1- François Larue, Dans les pas d’Hippocrate - Sérendip’Editions, déc 2025 / Retour au texte