« Il s’agit d’abord de choisir où vivre, avec qui communier pour y faire une authentique expérience de foi et de vie chrétienne. »
Au premier rang des intuitions de Michel de Certeau, on mettra la conviction que la fidélité chrétienne est liée à une expérience de foi, la foi à une praxis, la praxis à des décisions personnelles et à des engagements dans l’histoire, l’expérience chrétienne à une appartenance communautaire, mais sans exclusive, dans la solidarité avec tous les autres hommes, car la loi fondamentale de « n’être pas séparé de Toi » s’énonce en termes de communication universelle : « pas sans les autres ».
Mais qu’arrive-t-il quand ces solidarités deviennent, dans le concret des situations historiques, exclusives l’une de l’autre ? Toutes les institutions, les religieuses plus qu’aucune autre, développent une puissante force d’exclusion, pour mieux défendre leur identité, car elles éprouvent comme déstabilisant et désintégrant tout ce qui est communication avec de l’autre, du différent. Au jugement de Michel de Certeau, l’Église a une fâcheuse tendance à identifier son message et sa structure hiérarchique (2), et à mettre la conscience en opposition avec l’autorité (3); ainsi arrive-t-il que « la crise des autorités mette en cause à la fois la nature de la vérité chrétienne et celle de la société ecclésiale » (4). Ayant fait cette douloureuse expérience, Michel de Certeau accordera la priorité à la solidarité avec les hommes sur la solidarité avec les institutions religieuses, mais toujours en lien avec d’autres chrétiens pareillement engagés dans les tâches de l’histoire.
L’éclatement continu et aggravé du christianisme nous place aujourd’hui devant un choix pareil. Se poser le problème de son devenir, ce n’est pas parier sur les chances d’avenir du christianisme ou sur ses risques de déclin dans nos sociétés sécularisées, c’est se demander ce qu’on doit faire pour rester chrétien, car la vérité du christianisme est une vérité à faire (5). Faire, c’est décider ; décider, c’est choisir. Et il s’agit d’abord de choisir où vivre, avec qui communier pour y faire une authentique expérience de foi et de vie chrétienne. En principe, l’intégration à un groupe chrétien ne devrait pas empêcher la communion avec tous les autres chrétiens. Mais il se trouve que ces groupes s’excluent mutuellement, même sans y mettre d’hostilité : ils ne parlent pas les mêmes idiomes, ils n’ont pas les mêmes références, ni la même symbolique, ni la même échelle des valeurs. Il n’est pas possible de faire dans l’un ou l’autre groupe indifféremment telle expérience de foi déterminée, ni de vivre du même message, ni de mener une même tâche évangélique. Il faut décider, et la décision crée elle-même la rupture.
Ou bien l’on estimera que la soumission à l’autorité procure par elle-même la communion ecclésiale la plus universelle qu’il soit possible. Mais un chrétien peut-il renoncer à l’usage de sa liberté, peut-il s’en remettre à l’autorité du soin de décider à sa place, peut-il faire taire sa conscience et accepter les stratégies du pouvoir religieux et ses compromissions politiques, peut-il surtout renoncer à assumer l’histoire des hommes et à y agir, alors que le discours de l’Église est impuissant à communiquer avec le monde ? Miser sur la sécurité de l’obéissance passive, c’est consentir à l’effacement du faire dans le dire, cause principale de l’effacement du christianisme dans le monde.
« D’une façon ou d’une autre, un risque est à prendre, le risque d’être chrétien, à contre-pied de l’institution, ou en dehors. »
Personne, qui se veut chrétien par décision, ne peut éviter le devoir et le risque de choisir ses solidarités historiques – c’est la situation inéluctable de l’existence chrétienne aujourd’hui ; hors de tels choix, à prendre par les individus eux-mêmes, il ne reste qu’à laisser le christianisme mourir de la mort qui ensevelit, de nos jours et dans nos pays, toutes les institutions idéologiques (6).
Mais c’est ici que la question du devenir rejaillit dans celle de la nature du christianisme. Qu’est-ce qu’être chrétien aujourd’hui ? Puisque nul ne peut se dire chrétien isolément, en dehors du réseau de solidarités chrétiennes, comment allons-nous définir la nature du christianisme dans son état présent d’éclatement ? Il n’y a pas bien longtemps encore, il existait une définition courante des catholiques : ceux qui « vont-à-la-messe » (d’où le nom de « tala » dans le jargon étudiant). L’Église ne peut plus s’en tenir aujourd’hui et en Occident à ce critère cultuel sous peine de se réduire à la dimension et à l’état de secte. Alors la doctrine de la foi et des mœurs ? Mais on connaît l’écart entre les doctrines officielles et les croyances individuelles, les fidèles n’ayant pas les mêmes opinions entre eux sur les points les plus importants. Faut-il parler des pratiques éthiques ? À peu près rien ne distingue un croyant d’un incroyant dans ce domaine. Finalement, il reste le baptême et rien d’autre – et c’est le critère le plus souvent invoqué par l’Église, sans doute parce qu’elle ne peut pas se priver du prestige du nombre pour soutenir sa prétention à l’universalité. Mais quand le baptême n’est plus l’initiation à un faire chrétien, il n’est plus qu’un signe dépourvu de signification : il ne communique plus aucun message. L’être-chrétien, vide d’agir, se réduit à la nomination.
Un chrétien qui ne se résigne pas à l’insignifiance devra donc viser à un agir spécifique dans le monde et dans l’histoire. Et puisque le christianisme n’a plus de signification sociale universellement reconnue, il sera réduit à inventer, en lien avec d’autres chrétiens, la spécificité de cet agir chrétien, une spécificité qui ne prétend pas à la différence, mais à l’authenticité. La décision de vivre en chrétien et de porter au monde un message chrétien est à ce prix. Le devenir du christianisme est à ce prix. Le chrétien assumera ses tâches historiques, s’il le peut, dans la fidélité à l’institution et sous le couvert de la doctrine ; si cela ne lui paraît pas possible, il se résignera à le faire, selon le mot et le choix de Michel de Certeau, « à découvert, sans la protection d’une idéologie garantie par une institution, sous forme voyageuse » (7). Le risque est grand assurément. Mais il y a des risques d’un autre genre pour qui veut préserver au sein de l’institution la virulence de l’inventivité chrétienne. D’une façon ou d’une autre, un risque est à prendre, le risque d’être chrétien, à contre-pied de l’institution, ou en dehors. Incriminer ce risque serait mortel, alors qu’il est la chance de l’avenir du christianisme.
« Toute tradition est liée à la langue et à la culture d’un temps et d’une société, elle en suit les dérives et les fractures, elle se transmet en innovant. »
Ce travail d’invention du christianisme, un chrétien ne le fait jamais seul, mais avec d’autres chrétiens, ni jamais totalement à neuf, comme si le christianisme n’existait pas déjà, mais en s’inscrivant dans sa tradition. Cela, en homme consacré à l’étude de la tradition, Michel de Certeau ne l’a jamais ignoré ni laissé ignorer ; le christianisme est transmission autant que communion ; la signature chrétienne ne peut être que reçue comme un sceau imprimé du dehors, reçue d’une communauté et reçue du passé (8).
Mais comment appréhendons-nous le passé, qu’est-ce que recevoir une tradition ? Le passé ne vient pas à nous, si ce n’est en s’altérant, mais il n’est plus ce qu’il était quand nous l’appréhendons ; c’est nous qui allons au passé à partir de notre présent, et nous ne pouvons pas nous empêcher de lui donner la couleur du présent. Ce que nous appelons « la » tradition n’est jamais qu’un découpage, parmi d’autres possibles, que nous pratiquons dans le temps et dans l’histoire d’une société ou d’une culture. Le présent choisit le passé, le façonne, le délimite, l’enlumine ; le choix du présent fait le choix du passé et le canonise à coups d’hérésies ; « la décision de vivre aujourd’hui implique pour nous, vis-à-vis du passé, une hérésie du présent » (9).
C’est une leçon que l’historien Michel de Certeau ne cesse d’administrer. Il devrait être assez facile de s’en convaincre quand nous observons comment les différents groupes dans lesquels a éclaté le christianisme d’aujourd’hui se réfèrent chacun à une tradition plus ancienne et plus vénérable par l’ancienneté de son savoir, qui encore à une tradition censée primitive et plus envoûtante par son parfum de mystère. Mais il n’est pas inutile de méditer la leçon, quelle que soit la confirmation que les faits lui apportent sous nos yeux. Car il n’est pas moins visible que chacun confère à sa tradition un caractère sacré qui postule son absoluité, son unicité, sa continuité. Ainsi les conciles et les papes ne manquent pas de référer leurs enseignements à ceux des conciles et des papes antérieurs, tellement on a l’habitude de lier tradition et répétition, et de lier l’autorité sacrée de la tradition à son immuabilité supposée.
C’est un point que Michel de Certeau s’emploie à démystifier. Il montre par beaucoup d’exemples que toute tradition est liée à la langue et à la culture d’un temps et d’une société, elle en suit les dérives et les fractures, elle se transmet en innovant. Il en fait la théorie : une tradition spirituelle se crée et se reçoit dans des expériences communautaires de foi, des pratiques et des décisions qui ne perpétuent le passé qu’en s’écartant de lui pour le réinterpréter au présent ; la chaîne de la tradition n’est qu’une suite de « ruptures instauratrices ».
Leçon précieuse à méditer de nos jours où, de bien des côtés, on attribue les malheurs du christianisme aux changements qu’on a laissé s’y introduire et on ne voit de salut que dans le retour à la tradition. À supposer qu’une telle restauration soit possible, c’est elle en vérité qui tarirait le plus sûrement la sève de la tradition en voulant empêcher l’inventivité de la foi, car cette sève est l’appel à prendre le relais du passé pour rendre le christianisme vivable et pensable dans l’aujourd’hui de la société et de la culture. Vidée de cette sève, la foi n’est plus qu’une vénération des reliques du passé. Car la tradition n’habite pas le passé, la tradition reprend vie par la décision communautaire qui l’arrache au passé pour lui donner la nouveauté du présent. C’est en prenant le risque de cet écart par rapport au passé que la foi court sa chance de se transmettre aux temps nouveaux. Un christianisme qui n’a plus l’audace de ces risques ne peut transmettre à l’avenir que son souvenir.
« Jésus est origine parce qu’il nous manque et nous manquera toujours. »
Il est assurément dérangeant de voir les repères de la tradition, qu’on avait pu croire immobiles, entrer eux aussi dans la turbulence du cours changeant de l’histoire. Ils n’en jalonnent pas moins avec sûreté la route qui relie le christianisme à son événement fondateur. Aucun fait du passé ne doit obscurcir cet événement ni s’interposer entre lui et l’aujourd’hui de la foi. L’invention quotidienne du christianisme ne saurait se faire, en communauté et dans la suite d’une tradition, qu’à la lumière de ce fondement et dans la fidélité à cette origine, l’événement de Jésus-Christ. Si la tradition se construit à coup de ruptures instauratrices, c’est précisément par le mouvement de s’effacer dans la nouveauté du présent pour faire place à la radicale et perpétuelle nouveauté de l’événement originaire.
Mais la lecture de l’origine à l’école de Michel de Certeau est aussi décapante que celle de la tradition : l’origine est « imprenable ». Il manie plusieurs fois une ironie cruelle à l’adresse d’exégètes naïfs et pédants qui promettent de restituer la vérité de l’origine, vérité des paroles, des faits et des gestes de Jésus, la vérité de sa personne et de sa pensée. Le retour aux sources est fait d’illusions et de projections, l’origine ne peut être que présupposée, elle nous fuit sans cesse. L’événement de Jésus n’est devenu l’événement fondateur du christianisme que par l’acte de Jésus de s’absenter de l’histoire, il est origine parce qu’il nous manque et nous manquera toujours ; quant à la vérité de cette origine, Jésus lui-même en a barré l’accès par sa mort, pas d’autre accès à cette vérité que de passer par cette mort. Je cite :
« Un événement est impliqué partout, mais "saisi" nulle part. Jésus est l’Autre. Il est disparu vivant ("vérifié") dans l’Église. Il ne peut être l’objet possédé (10). »
Joseph Moingt, mise en ligne juin 2026
Peintures de Bernard Buffet