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Attente de Dieu
Simone Weil

Simone Weil (1909-1943) est une philosophe française, née dans une famille juive et agnostique. En 1934, elle abandonne son poste d’enseignante pour partager la condition ouvrière. Épuisée, elle reprend son métier de professeur de philosophie à l'automne 1935, et donne une grande partie de ses revenus à des personnes dans le besoin. Elle se convertit à partir de 1936 à ce qu'elle nomme l'« amour du Christ » tout en refusant d’appartenir à une Église chrétienne par le baptême.

La plénitude de l’amour du prochain, c’est simplement d’être capable de lui demander : « Quel est ton tourment ? » C’est savoir que le malheureux existe, non pas comme une unité dans une collection, non pas comme un exemplaire de la catégorie sociale étiqueté « malheureux », mais en tant qu’homme exactement semblable à nous, qui a été un jour frappé d’une marque inimitable par le malheur. Pour cela il est suffisant, mais indispensable, de savoir poser sur lui un certain regard.

Ce regard est d’abord un regard attentif, où l’âme se vide de tout contenu propre pour recevoir en elle-même l’être qu’elle regard tel qu’il est, dans toute sa vérité. Seul en est capable celui qui est capable d’attention. (…)

Dieu n’est pas présent, même s’il est invoqué, là où les malheureux sont simplement l’occasion de faire le bien, même s’ils sont aimés à ce titre. Car alors ils sont dans leur rôle naturel, dans leur rôle de matière, de chose. Ils sont aimés impersonnellement. Il faut leur porter, dans leur état inerte, anonyme, un amour personnel.

C’est pourquoi des expressions comme aimer le prochain en Dieu, pour Dieu, sont des expressions trompeuses et équivoques. Un homme n’a pas de trop de son pouvoir d’attention pour être capable simplement de regarder ce peu de chair inerte et sans vêtement au bord de la route. Ce n’est pas le moment de tourner la pensée vers Dieu. Comme il y a des moments où il faut penser à Dieu en oubliant toutes les créatures sans exception, il y a des moments où en regardant les créatures il ne faut pas penser explicitement au Créateur. Dans ces moments la présence de Dieu en nous a pour condition un secret si profond qu’elle soit un secret même pour nous. Il y a des moments où penser à Dieu nous sépare de lui.

Simone Weil
Extraits de Attente de Dieu, Ed. Albin Michel 2016
Peinture de Brueghel