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Les abus comme la Bible en parle
Philippe Lefebvre

Philippe Lefebvre invite à se mettre à l’école de la Bible pour apprendre à parler en vérité. Il écrit : « Quand un roi déraille, quand un prêtre abuse, quand un prophète ment, le récit ne cherche pas à excuser. Il nomme les choses. C’est pour cela que la Bible est dérangeante. Elle ne permet pas de se réfugier derrière de belles paroles, des discours pieux ou des justifications institutionnelles. »

Philippe Lefebvre est dominicain, professeur d’Ancien Testament de l’Université de Fribourg (Suisse). Cet article est la reprise de la conférence qu’il a donnée au Centre Catholique Romand de Formation en Eglise :
https://www.youtube.com/watch?v=1_bDlk6f7SU

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« Lire la Bible sérieusement, c’est accepter d’être dérangé. »

La Bible, à mes yeux, est un immense apprentissage de la parole. Elle n’est pas d’abord un livre de règles, ni un manuel de morale. Elle nous apprend quand parler, quand se taire, comment parler, et surtout à qui l’on parle. Elle montre que la parole peut construire, mais qu’elle peut aussi détruire. Ce qui est très frappant dans les textes bibliques, c’est qu’ils ne protègent jamais les fonctions, les statuts ou les institutions. Quand quelque chose ne vient pas de Dieu, le texte le dit. Quand un roi déraille, quand un prêtre abuse, quand un prophète ment, le récit ne cherche pas à excuser. Il nomme les choses. Et cela vaut pour tout le monde. Les rois, les prêtres, les prophètes — tous ceux qui sont investis d’une autorité sont exposés à cette parole critique. Il n’y a pas de zone protégée. C’est pour cela que la Bible est dérangeante. Elle oblige à regarder en face ce qui ne va pas. Elle ne permet pas de se réfugier derrière de belles paroles, des discours pieux ou des justifications institutionnelles.

Parler, dans la Bible, ce n’est jamais neutre. Une parole peut réparer, remettre quelqu’un debout, l’aider à changer de chemin. Mais une parole peut aussi être violente, intrusive, dominatrice. Elle peut devenir un instrument d’emprise. Le discernement est là. Il n’est jamais simple. Et c’est un apprentissage qui dure toute une vie. Je l’ai beaucoup appris, personnellement, au contact de personnes blessées par des abus. Ce qu’elles disent presque toutes, c’est que le silence est déjà une violence immense. Les faits sont terribles, bien sûr, mais l’absence de parole autour des faits l’est tout autant. Abuser, au fond, c’est franchir un seuil. Aller trop loin. Passer d’une relation à une emprise. Et cela peut se faire par le corps, mais aussi par la parole. La Bible parle de cela depuis le début. Dès la Genèse, la question est posée : qu’est-ce que tu fais de l’autre ? Qu’est-ce que tu fais de ce qui ne t’est pas donné ?

Lire la Bible sérieusement, c’est accepter d’être dérangé. C’est accepter que nos pratiques personnelles, mais aussi nos fonctionnements institutionnels, soient mis en lumière. C’est sans doute pour cela qu’on la lit si peu. Mais si on accepte d’y entrer vraiment, alors elle devient une école de liberté. Une école de parole juste. Une école qui nous apprend à ne pas couvrir le mal, à ne pas nous réfugier derrière des discours religieux bien rodés. Je crois que c’est une urgence aujourd’hui : réapprendre à parler vrai, et à écouter vraiment.

« Ce que la Bible refuse absolument, c’est le déni. »

Je voudrais entrer plus précisément dans ce que la Bible dit de l’abus. Le mot lui-même n’est pas toujours employé tel quel dans les textes, mais la réalité, elle, est omniprésente. Abuser, c’est franchir un seuil. Il y a un moment où quelque chose bascule. On n’est plus dans l’erreur, ni dans la maladresse, ni même dans la faute ordinaire. On est dans une autre dimension : celle de l’emprise, de la domination, de la destruction de l’autre. La Bible est très claire là-dessus. Elle ne minimise jamais ce passage du seuil. Elle ne dit pas : « c’est dommage », ou « ce n’est pas très bien ». Elle montre que quelque chose s’est rompu.

Prenons les livres de Samuel. Ils sont fondamentaux parce qu’ils racontent l’émergence de la figure messianique. Or ces livres commencent par un constat terrible : des prêtres qui ne font pas leur travail de prêtres. Des prêtres qui abusent de leur position et qui violent les femmes venues seules au sanctuaire de Silo. Le vieux prêtre Élie le sait. Il est au courant. Il dit à ses fils : « Ce que vous faites n’est pas bien. » Mais il s’arrête là. Il ne tranche pas. Il ne protège pas les victimes. Il ne met pas fin aux abus. Et cela, la Bible le montre comme une faute grave. Pas seulement les actes des fils, mais aussi la passivité du père, son incapacité à poser une parole qui arrête. C’est dans ce contexte que Dieu appelle Samuel, un enfant. La nuit. Dieu ne s’adresse pas aux responsables en place. Il appelle quelqu’un qui n’a aucun pouvoir. Et ce que Dieu dit à Samuel est extrêmement dur : il a vu ce qui se passe au sanctuaire de Silo, il a vu les abus, et cela ne peut pas continuer. Il annonce la fin de la lignée des prêtres. Ce passage est capital, parce qu’il montre que Dieu ne se rend pas complice du silence institutionnel. Il ne couvre pas. Il parle.

On retrouve ce même schéma ailleurs. Dès la Genèse. Abraham part en Égypte avec Sara. Le pharaon la trouve belle. Et Abraham se tait. Il laisse faire. Il se protège. C’est extrêmement violent. Abraham prête la main à ce qui ressemble très clairement à un viol de sa propre femme. Et le texte ne cherche pas à l’excuser. Cela nous dit quelque chose de fondamental : même les grandes figures bibliques peuvent franchir ce seuil. Même les « justes » peuvent devenir complices de la violence. La Bible ne sacralise pas ses héros. Elle les montre dans leur vérité, y compris dans ce qu’elle a de plus dérangeant. Il en va de même pour les prêtres, les rois, les prophètes. Aaron, le frère de Moïse, le premier grand prêtre d’Israël, fait fabriquer le veau d’or. Et quand Moïse revient, il se défausse : « Je ne sais pas, le peuple m’a donné de l’or, je l’ai jeté au feu, et ce veau est sorti. » C’est d’une mauvaise foi presque comique. Mais le texte ne passe pas dessus. Il montre comment un responsable religieux peut céder à la pression, renoncer à sa responsabilité et entraîner tout un peuple dans une dérive grave.

Ce que la Bible refuse absolument, c’est le déni. Elle refuse qu’on dise : « Oui, il y a eu des problèmes, mais enfin… » Elle refuse qu’on relativise. Quand un seuil est franchi, il est franchi. Et il faut le nommer. C’est pour cela que ces textes sont si précieux aujourd’hui. Ils nous donnent un langage. Ils nous apprennent à dire ce qui est, sans faux-semblants. Ils montrent aussi que le silence, la passivité, la peur de faire des vagues sont déjà des formes de complicité. La parole biblique, ici, n’est pas une parole morale abstraite. C’est une parole de vérité, parfois brutale, mais nécessaire.

« La Bible nous demande d’être vrais. »

La liturgie est un point qui me paraît très important et qui, souvent, surprend. On pourrait croire que la liturgie est un lieu protégé, un espace neutre où la parole biblique serait simplement transmise. Or ce n’est pas si simple. La liturgie est un choix. Elle sélectionne des textes, elle coupe, elle assemble. Et ces choix ne sont jamais innocents. Je reviens à l’histoire de Samuel. Vous savez comment cela se passe dans la liturgie : on lit l’appel de Samuel, on s’arrête sur cette belle phrase — « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute » — et on acclame la Parole de Dieu. Mais le problème, c’est que le texte ne s’arrête pas là. Ce que Dieu dit ensuite est beaucoup moins confortable. Il dit à Samuel qu’il a vu les abus commis par les prêtres de Silo, qu’il les a laissés faire, et que cela doit cesser. Il annonce une rupture radicale. Or cette parole-là, on ne l’entend presque jamais dans la liturgie. Comme si, au moment précis où Dieu parle vraiment, on préférait lui couper la parole.

Je trouve cela extrêmement révélateur. Non pas pour accuser la liturgie en bloc, mais pour montrer à quel point nous avons du mal à entendre une parole qui dérange l’institution. Il ne s’agit pas de dire que la liturgie ment. Mais elle peut parfois édulcorer. Elle peut parfois neutraliser la violence de la parole biblique. Et cela pose une question très sérieuse : qu’est-ce que nous faisons de la parole quand elle devient dangereuse pour nos équilibres, pour nos habitudes, pour nos structures ? Dans l’histoire récente de l’Église, on a vu à quel point ce mécanisme a pu fonctionner. Des faits graves étaient connus. Des paroles existaient. Mais on ne voulait pas aller jusqu’au bout. On préférait dire : « Ce n’est pas bien », puis passer à autre chose. La Bible, elle, ne fonctionne pas comme cela. Quand un prêtre, un roi ou un prophète franchit un seuil, le texte ne se contente pas d’une remontrance molle. Il nomme. Il tranche. Prenez le prophète Jérémie. Ce qu’il dit de ses collègues prophètes est d’une violence incroyable. S’il en disait aujourd’hui ne serait-ce que la moitié, sa carrière serait terminée.

Mais la Bible assume cette violence-là, parce qu’elle considère que le mensonge religieux est plus destructeur encore que la violence explicite. C’est pour cela que je dis souvent que la Bible est un manuel pour apprendre à parler. Pas à parler n’importe comment, pas à accuser à la légère, mais à discerner quand une parole doit être dite, même si elle coûte. Et cela suppose aussi d’accepter qu’on puisse se tromper. Dans la Bible, on tâtonne. On juge. Et parfois on se rend compte qu’on a mal jugé. Alors on le dit. On demande pardon. Mais on ne se tait pas. Le vrai danger, ce n’est pas l’erreur. C’est le silence organisé. Quand la liturgie, quand l’institution, quand le langage religieux deviennent des moyens de ne pas entendre ce qui dérange, alors ils cessent d’être au service de la parole de Dieu. Je ne dis pas cela pour provoquer. Je le dis parce que la Bible elle-même nous y oblige. Elle ne nous demande pas d’être irréprochables. Elle nous demande d’être vrais.

« Dans la Bible, ce sont très souvent des femmes qui portent des paroles décisives. »

La Bible ne se contente pas de dénoncer. Elle montre aussi comment une parole peut détourner quelqu’un de la violence, lui rouvrir un avenir, le remettre sur un chemin juste. Une figure me semble absolument centrale à cet égard : Abigail, l’épouse de Nabal, dans le premier livre de Samuel. David est furieux. Il a faim, il est responsable de plusieurs centaines d’hommes, et Nabal refuse de lui donner de quoi manger. David décide alors de se venger et de tuer Nabal ainsi que tous les hommes de sa maison. Abigail intervient. Elle ne nie pas la situation. Elle comprend la colère de David. Elle comprend même, d’une certaine manière, ses raisons. Mais elle lui adresse une parole décisive. Elle lui dit : tu ne peux pas te sauver par toi-même. Ce que tu t’apprêtes à faire est incompatible avec ce que le Seigneur te confie. Tu es appelé à autre chose. Elle ne prononce pas le mot « messie », mais tout est là. Un messie ne se sauve pas par la violence. Un messie ne se venge pas. Un messie laisse Dieu agir. Cette parole est réparatrice. Elle empêche David de commettre l’irréparable. Elle le réoriente. Elle lui apprend ce qu’est vraiment sa vocation.

Ce qui me frappe toujours, c’est que ce sont très souvent des femmes qui portent ce type de parole dans la Bible. Des paroles de discernement, des paroles qui arrêtent la violence, des paroles qui sauvent. On pourrait parler longuement de Ruth, par exemple, ce livre extraordinaire, si discret, où une femme maltraitée par l’histoire retrouve une place, une dignité, un avenir. Beaucoup de femmes victimes d’abus m’ont dit combien ce livre les avait aidées à respirer de nouveau. On pourrait parler aussi du livre de Judith, qui n’est pas dans toutes les Bibles, mais qui est d’une audace incroyable. Judith, une veuve pieuse, prend en main le destin de sa ville. Elle ose une stratégie risquée, dangereuse, mais orientée vers la vie des autres.

Ces figures féminines ne sont pas idéalisées. Elles ne sont pas présentées comme des modèles abstraits. Elles agissent dans des situations concrètes, complexes, parfois ambiguës. Mais leur parole, ou leur acte, ouvre un avenir. Et cela nous dit quelque chose de fondamental sur la messianité telle que la Bible la comprend. Le messie n’est pas celui qui s’impose par la force. Il n’est pas celui qui règle les problèmes par la violence. Il est celui qui accepte de ne pas se sauver lui-même. Vous vous souvenez de cette parole adressée à Jésus sur la croix : « Sauve-toi toi-même, si tu es le Messie. » Depuis Abigail, on sait que c’est précisément le contraire. Un messie ne se sauve pas lui-même.

Ces paroles réparatrices sont essentielles aujourd’hui encore. Elles montrent qu’il est possible de parler sans écraser, de dire la vérité sans détruire, d’arrêter la violence sans devenir violent à son tour. Elles montrent aussi que la parole juste ne vient pas toujours de là où on l’attend. Elle ne vient pas forcément des détenteurs du pouvoir religieux ou institutionnel. La Bible nous apprend ainsi à rester attentifs à ces paroles discrètes, parfois marginales, mais profondément ajustées. Ce sont souvent elles qui sauvent.

« Dans les récits bibliques, quand Dieu entend le cri, il agit. »

Je voudrais maintenant me rapprocher davantage de l’expérience, de ce que j’ai entendu, de ce que j’entends encore, au fil des rencontres. Parce que la Bible ne flotte pas au-dessus du réel. Elle s’y enfonce. Ce que disent très souvent les personnes victimes d’abus, c’est qu’il y a eu plusieurs violences. Il y a eu les faits, bien sûr. Mais il y a aussi eu ce qui est venu après. Les silences. Les paroles minimisantes. Les tentatives d’explication qui, au fond, servaient surtout à ne rien changer. Beaucoup disent : « On ne m’a pas cru », ou bien : « On m’a écouté, mais sans conséquences. » Et cette absence de conséquences est une violence supplémentaire.

La Bible nous aide ici à comprendre quelque chose de très précis : écouter ne suffit pas. Entendre une parole sans y répondre par des actes, c’est déjà une manière de la neutraliser. Dans les récits bibliques, quand Dieu entend le cri, il agit. Il ne se contente pas de dire : « J’ai entendu. » Il libère. Il tranche. Il ouvre un passage. C’est là que se joue le discernement aujourd’hui. Non pas dans de grands principes abstraits, mais dans la capacité à poser des actes cohérents avec la parole entendue. Il y a une chose que la Bible ne permet jamais : sacrifier une personne pour sauver une institution. Tant que l’institution se protège elle-même au détriment des personnes, elle trahit la parole qu’elle est censée servir.

Pour terminer, je voudrais élargir encore un peu la focale. Parce que ce que nous disent ces textes bibliques ne concerne pas seulement l’Église, ni seulement les situations d’abus. Cela concerne notre manière d’habiter le monde. Nous vivons dans une société saturée de paroles. On parle beaucoup, on réagit vite, on commente tout. Mais paradoxalement, la parole engageante, celle qui oblige, celle qui prend un risque réel, est de plus en plus rare. La Bible nous apprend autre chose. Elle nous apprend que la parole véritable n’est jamais une parole de surplomb. Ce n’est pas une parole qui écrase, ni une parole qui se protège. C’est une parole qui accepte d’être exposée. C’est vrai dans l’Église, mais c’est vrai aussi dans la société, dans la politique, dans les conflits qui traversent le monde aujourd’hui. Partout où la parole devient un instrument de domination ou de justification de la violence, elle cesse d’être humaine.

La question qui nous est posée, au fond, est assez simple, même si elle est exigeante : qu’est-ce que nos paroles font aux autres ? Est-ce qu’elles les écrasent, est-ce qu’elles les protègent, est-ce qu’elles les rendent plus libres ? Il ne s’agit pas de parler plus fort que les autres. Il ne s’agit pas non plus de tout dire n’importe comment. Il s’agit de discerner quand une parole doit être dite, et de trouver le courage de la dire. La Bible ne nous promet pas que cela sera confortable. Elle ne nous promet pas que cela sera sans conséquences. Mais elle nous montre que c’est le seul chemin possible si l’on veut rester du côté de la vie. Je crois profondément que c’est là que se joue aujourd’hui quelque chose de décisif, pour l’Église comme pour la société : apprendre à parler vrai, apprendre à écouter vraiment, et accepter que la parole nous transforme. C’est sans doute une tâche sans fin. Mais c’est aussi, peut-être, une espérance.

Philippe Lefebvre, mise en ligne février 2026
Peintures de Otto Dix