« Le parcours classique d’une jeune bretonne chrétienne »
Je n’aime pas du tout parler de moi, de ce qui m’importe ou me fait vivre et résiste vraiment à cette demande : Qui es- tu ? Quelle est ta foi ? Es-tu d’Église ?
De mon histoire bretonne, je dirais que j’ai vécu une enfance très traditionnelle. Je suis l’aînée d’une famille de 9 enfants. Mes parents, tous deux d’origine rurale, se sont installés à Lorient juste après la seconde guerre mondiale, dans une ville fortement détruite, en pleine reconstruction. Une grande solidarité existait dans ces familles confrontées aux difficultés d’approvisionnement, de logement.
Comme mes frères et sœurs, j’ai été scolarisée dans des institutions religieuses. Les cartes de messe, les billets de confession, les premiers vendredis du mois, les processions, les reposoirs faisaient partie de notre univers. Nous lancions des pétales de roses dans les rues lors de la Fête Dieu et nos chants fustigeaient le vil Anglais qui avait envahi la Bretagne. Pour les enfants que nous étions, tout cela faisait partie de la structure de la vie, de notre vie. Ainsi donc, école, patronage, croisade eucharistique, JEC, ont jalonné le parcours classique d’une jeune bretonne chrétienne.
« Un compagnonnage où, chacun, grâce à l’autre se révèle à lui-même. »
Adolescente, première ouverture, je fais la connaissance de l’aumônier du lycée. S’enchaînent alors camps de jeunes où discussions passionnées font et défont le monde…puis des études d’assistante sociale, un travail en cité d’urgence, en bidonville, un mariage, la naissance de ma première fille et un départ en Algérie pour une période de deux années.
Nous habitons un HLM dans la banlieue d’Alger, à côté de familles venues souvent de Kabylie, lesquelles s’adaptent tant bien que mal à la vie urbaine, si différente de celle du « bled ». Je rencontre l’islam en partageant la vie des femmes de la cité.
Je découvre aussi l’Église d’Algérie, pauvre, fragile, belle et fraternelle… enracinée dans le quotidien de la vie, sans prétention autre que celle de s’inscrire dans une humanité partagée Je regarde aussi avec bonheur, la vie contemplative des moines de Tibirhine, celles des petites sœurs de Charles de Foucauld qui habitent près de chez nous, et je goûte aux couleurs changeantes du désert. Ces années ont-elles constitué une rupture avec ma vie d’avant ? Non, plutôt une succession de déplacements, de passages, de désir de faire du tri et de s’enraciner dans un compagnonnage où, chacun, grâce à l’autre se révèle à lui-même.
De retour en France, notre famille s’est enrichie de trois nouvelles têtes puis insérée, épanouie dans une paroisse ouverte sur le monde et chercheuse de sens. Là aussi, il m’a semblé grandir grâce aux célébrations liturgiques, au chant… de belles années porteuses, soutenantes pour nous-mêmes et nos enfants.
Que dire ou écrire sur l’après ? Je crois avoir beaucoup bataillé, interrogé, m’être heurtée, indignée, pour progressivement faire des pas de côté, de plus en plus grands, de plus en plus fréquents. Partagée, tiraillée entre la fidélité à une famille dont je suis issue et la liberté de l’Évangile, j’ai tenté longtemps de trouver compromis et adaptations, cela jusqu’au moment où la nécessité de prendre soin de moi l’a emporté. Car il faut toujours choisir… j’ai travaillé plusieurs années avec des malades atteints de sida. Ils m’ont appris… je sais que l’on peut s’approcher tout près du vertige de la mort et regarder aussi tous les possibles de la vie.
« Comment être encore d’Église tout en n’étant plus dans l’Église ? »
Alors, suis-je encore dans l’Église ? Peut- être encore assise sur les marches de la cave, profondément désolée du spectacle qui s’étale sous mes yeux. Il est vrai que je peine à me reconnaitre dans une institution qui se barricade, se victimise, prône un retour fantasmé à une spiritualité d’encens, de génuflexions, d’identité chrétienne, s’abîme tellement dans une emprise systémique, dans des crimes scandaleux… oubliant le risque, la chance de l’hospitalité inconditionnelle pour un monde aimé.
Maintenant ? Je ne veux plus, lors de célébrations dominicales, envahie par une étrange chape de solitude me demander : mais que fais- tu là ? alors je n’y vais plus. Est-ce moi qui ai lâché l’Église ou elle qui m’a abandonnée et pas su me consoler ?
Au-delà de cette lassitude, demeure cependant une question : comment être encore d’Église tout en n’étant plus dans l’Église ? Depuis longtemps, chaque année, je participe à des « ateliers de la foi ». Des petits groupes d’horizons divers, travaillent ensemble, s’écoutent sans chercher à se convaincre, confrontent leur parole à celle de l’autre et à celle du tout Autre. Là est sûrement mon Église aujourd’hui.
Elle est aussi je crois, dans le cadeau de la vie qu’est pour moi l’équipe de « Dieu Maintenant », dans toutes ces amitiés indéfectibles tissées au fil du temps, sans cesse renouvelées, où se mêlent reconnaissance, apaisement, dans une cohabitation silencieuse avec Dieu… Maintenant ?
Marité Delalande, avril 2026
Peintures d'Isabelle Lockwell