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Foi nomade
Jean-Claude Thomas (1)

Jean-Claude Thomas parle de la foi d’Abraham et il précise : « Mais de quelle foi s’agit-il ? Soyons clairs : il ne s’agit pas d’une foi qui se résumerait à l’adhésion à une des religions monothéistes, à ses dogmes et à ses rites. Il s’agit d’autre chose. La foi dont il est question ici, la foi à la manière d’Abraham, est essentiellement espérance et même dépassement de l’espérance, à travers les dépossessions successives qui ont marqué son histoire. »

Ce texte est extrait du chapitre « Foi nomade » dans
L’Aventure hors les murs (Ed. Temps Présent 2025), écrit par Guy Aurenche et des amis de Saint Merry-hors-les-murs, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la naissance de cette communauté. Nous lui souhaitons bon anniversaire et longue vie !

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Abraham

Avec ceux que je rencontre, enfants ou adultes, nous parlons souvent d’Abraham. Qu’est-ce qui aujourd’hui les intéresse dans ce patriarche biblique, si loin de nous dans l’espace et le temps ?

D’abord le fait qu’il a beaucoup marché, car sa foi s’est traduite par cette longue marche où il découvre que Dieu l’accompagne, alors même qu’il se met en route « sans savoir où il va ». Se tisse entre Dieu et lui une relation nouvelle qui le constitue comme personne. Dans un langage d’aujourd’hui, Dieu s’y révèle partenaire de l’émergence du sujet.

Beaucoup ressentent cette expérience fondatrice comme proche de la leur. Leur chemin intérieur leur paraît ressembler à celui d’Abraham. Même s’ils ne connaissent presque rien de la situation de l’époque et des pays que celui-ci a traversés, ils ressentent une réelle proximité entre ce qu’il a vécu et ce qu’ils vivent aujourd’hui. Cet « ami de Dieu » (c’est l’un de ses surnoms) est quelqu’un qui a ouvert la route aux croyants. Et, aujourd’hui, beaucoup sont marqués comme lui par le paradoxe d’une présence de Dieu, à la fois proche et cachée, qui invite à marcher en confiance, guidés par une promesse, sans pour autant savoir clairement où l’on va.

(…) La promesse telle qu’elle figure dans le livre de la Genèse (15,7), la voici : « Je suis le Seigneur, qui t’ai fait sortir d’Ur en Chaldée pour te donner ce pays en héritage. » Mais, lorsqu’Abraham pose la question : « Seigneur mon Dieu, comment vais-je savoir que je l’ai en héritage ? », ce n’est pas un pays que Dieu lui offre, mais une alliance. Une alliance et non un bien sur lequel il pourrait mettre la main. Car la promesse ne débouche pas sur un certificat de propriété, même si certains en font une lecture littérale, au vu des paroles qui figurent à la fin de ce même chapitre 15 de la Genèse.

Alliance et dépossession

L’alliance suppose une coupure, un vide, comme le rituel décrit dans la Genèse l’exprime (15, 9-17) : des animaux coupés en deux entre lesquels passent, une fois la nuit tombée, un brasier fumant et une torche enflammée. En hébreu, on ne dit pas « sceller une alliance » ou « conclure une alliance », mais « couper une alliance ». Mais c’est dans ce vide, dans cet espace qui sépare, que quelque chose d’unique se passe, quelque chose qu’on ne peut ni saisir ni accaparer. Une relation vivante qui n’est ni une assurance, ni une garantie. Un lien vivant sans cesse à renouveler, non un traité, ni un certificat de propriété.

La promesse qu’il a reçue était bien d’aller vers une terre promise (Genèse 15,7). Mais en fait il n’en deviendra pas propriétaire. Lui-même ne possédera aucune terre, sauf celle qu’il négocie avec les gens d’Hébron pour y enterrer sa femme. Nomade jusqu’au bout, il meurt dans une vieillesse heureuse, âgé et rassasié de jours et est enterré avec Sara, dans ce minuscule bout de terre. De même, si la promesse d’avoir un fils se réalise bien, il lui faudra passer par une forme de dépossession envers ce fils. Non qu’il lui soit finalement retiré, comme il le croit un moment, mais il lui est demandé, là aussi, de ne pas se positionner en maître et en propriétaire, mais d’ouvrir les mains au lieu de les refermer sur l’objet de la promesse. L’enjeu est, pour lui comme pour nous, de faire l’expérience d’une forme nouvelle de relation qui le constitue en personne vivante en relation avec le Dieu vivant. (…)

Une foi nomade

Il y a ceci : dans un monde où les nomades sont de moins en moins nombreux, nous sommes tous devenus des « nomades intérieurs ». Nous allons tous vers un avenir largement inconnu. Nous avons tous été marqués par un premier environnement social, familial, culturel, spirituel. Mais, malgré l’envie que nous avions peut-être de rester dans ce cocon, il nous a fallu « partir ». Comme Abraham, qui a quitté Ur, en Chaldée. Nous aussi, les événements nous obligent à partir vers… nous ne savons pas très bien quoi.

Sommes-nous simplement des errants sans repères ? Non, mais les seuls repères qui valent, quand l’on est ainsi poussé vers l’inconnu, c’est la promesse qui éclaire, qui ouvre l’avenir – au lieu que cet avenir soit une menace ou une fatalité – et c’est une présence cachée qui nous accompagne et qui nous rassure. Comme Abraham qui découvre la vraie présence de Dieu au fil des routes qui le mènent vers l’inconnu – et qui est invité à lever les yeux vers le ciel pour y voir une image de l’alliance immense que Dieu lui ouvre.

A l’époque d’Abraham, tous les hommes cherchaient Dieu là où étaient leurs racines. C’était le dieu d’un peuple, d’une cité, d’un coin de terre. S’en éloigner était donc périlleux. Les actes religieux ne pouvaient s’accomplir que dans le lieu du dieu en question. Changer de lieu, c’était changer de dieu.

En quittant Ur en Chaldée, sa terre et son lieu d’origine, en suivant cette parole – et cette intuition intérieure – qui lui dit « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père pour le pays que je t’indiquerai » (Gn 12,1), Abraham rompt avec cette expérience religieuse. Il entre dans une autre dimension de la foi, bien intéressante pour nous aujourd’hui. Dieu n’est plus en arrière, mais en avant. Il n’est plus enfermé dans la tradition ancestrale, il se fait promesse et ouvre un avenir d’alliance.

L’aventure est risquée, car si la terre d’origine est visible, celle vers laquelle il marche est inconnue. A de nombreuses reprises, Abraham s’inquiète : pour la terre, pour les siens, pour sa propre survie, pour son fils et ses descendants. (…) Mais, de campement en campement, de confiance perdue en confiance retrouvée, c’est dans cette marche périlleuse qu’Abraham nous ouvre un vrai chemin pour aujourd’hui. C’est ainsi que, bien au-delà de sa descendance charnelle, il devient et demeure le « Père des croyants ». Reconnu comme tel par les Juifs, les chrétiens et les musulmans. À la croisée initiale de chemin, il est, comme le dit saint Paul, « père de ceux qui marchent sur les traces de la foi qui fut la sienne (Romains 4,12).

De quelle foi s’agit-il ?

Mais de quelle foi s’agit-il ? Soyons clairs : il ne s’agit pas d’une foi qui se résumerait à l’adhésion à une des religions monothéistes, à ses dogmes et à ses rites. Il s’agit d’autre chose. La foi dont il est question ici, la foi à la manière d’Abraham, est essentiellement espérance et même dépassement de l’espérance, à travers les dépossessions successives qui ont marqué son histoire. Comme le résume saint Paul : « Espérant contre toute espérance, il a cru ; ainsi est-il devenu le père d’un grand nombre de nations » (Romains 4,18).

Cette foi qui n’est pas adhésion à une croyance ou à un dogme, cette foi qui n’est pas adhésion à une religion, cette foi qui est écoute et réception de la parole d’un autre, cette foi qui est risque et avancée dans l’inconnu, cette foi qui est confiance et espérance, c’est la foi que Jésus souligne et admire, chaque fois qu’il la rencontre chez ses interlocuteurs.

Et il est étonnant de constater que, la plupart du temps, d’après les Évangiles, ce n’est pas chez des gens supposés « croyants » ni parmi ses disciples qu’il la rencontre, mais chez des étrangers, chez des païens. C’est le cas du centurion romain de Capharnaüm (Luc 7, 6-9). Cet homme qui nous a légué ces mots, si souvent repris : « Je ne suis pas digne que tu viennes chez moi, mais dis seulement une parole… », Jésus dit de lui : « Je vous le déclare, même en Israël, je n’ai pas trouvé une telle foi ! » (…)

Qu’est-ce que Jésus appelle « la foi » ? (…) On pourrait dire que la foi selon Jésus, c’est un élan de tout l’être vers ce qui n’est pas encore réalisé mais espéré, en s’appuyant sur la parole ou la présence d’un autre, c’est un élan de tout l’être mu par le désir, c’est un élan habité par une confiance entreprenante.

Et cela ressemble beaucoup à la relation entre Jésus et son Père, cet élan de tout son être, habité par une confiance entreprenante et sans cesse renouvelée, nourrie d’écoute et d’accueil de l’Autre, confiance risquée jusqu’à la plongée dans l’obscurité, la souffrance et la mort. (…)

Plutôt que « père des croyants », au sens des adeptes des trois religions monothéistes, il serait plus exact de reconnaître Abraham comme le père de ceux qui partagent cette « foi nomade ». En marchant en montagne, sur une plage ou dans un chemin creux, nous pouvons nous souvenir de lui comme d’un compagnon, ami de Dieu et des hommes, dont la foi consiste à suivre le Dieu qui est en marche à travers le temps et qui nous ouvre la route, sans qu’on puisse savoir d’avance où elle mène.

Jean-Claude Thomas, janvier 2026
Peintures de Georges Rouault

1- Jean-Claude Thomas est co-fondateur du Centre Pastoral Halles-Beaubourg avec Xavier de Chalendar (devenu saint Merry-hors-les murs). Il y est impliqué dans les relations de solidarité et la recherche théologique, dans l’esprit de l’œuvre de Joseph Moingt. / Retour au texte