Une philosophie pour apprendre à vivre
J'étais un enfant qui se posait beaucoup de questions, surtout celle-ci : est-ce qu'il existe une meilleure manière de vivre que celle que je reçois ? Au lycée, la philosophie m'a frappé de plein fouet. En découvrant Kant, j'avais enfin l'impression qu'on prenait au sérieux la question qui me poursuivait : « Que dois-je faire ? »
Je voulais d'abord comprendre la société pour agir sur elle. J'ai étudié les sciences politiques, puis le droit, mais chaque fois que je demandais si une loi était juste, on me répondait que ce n'était pas la question. Alors je suis allé vers la philosophie.
Une rencontre a compté particulièrement : Pierre Hadot. Sa manière de faire de la philosophie un exercice spirituel m'a profondément marqué. Lire Platon, ce n'est pas seulement connaître sa pensée, c'est apprendre à dialoguer avec soi-même, aller jusqu'au bout de ses contradictions, gagner en précision. C'est cette idée qui m'a donné envie d'enseigner : aider les jeunes à déployer leur dialogue intérieur.
J'ai aussi choisi d'enseigner en prison. La prison reste une institution profondément dysfonctionnelle, où la réinsertion est souvent contredite par les conditions mêmes de l'enfermement. Pourtant, il y existe aussi des espaces de bienveillance, d'écoute et d'apprentissage. J'essaie que mon cours soit l'un de ces lieux où l'on peut encore penser ensemble.
La conversion n'arrive jamais une seule fois
Je me suis souvent converti, et j'espère continuer.
À dix-neuf ans, j'étais persuadé d'être un bon chrétien : messe, scoutisme, aumônerie, vie dans une communauté. Puis un passage de l'Évangile m'a bouleversé : Jésus dit à Pierre « Viens », puis « Homme de peu de foi ».
Ces deux mots ont suffi. Si Jésus me disait « viens », c'est que je n'étais pas encore là où je croyais être. Si j'avais « peu » de foi, c'est que je n'en avais pas beaucoup. J'ai compris que la vie chrétienne n'était pas une existence bien rangée mais une aventure étrange, où il s'agit de quitter la barque de ses habitudes pour marcher sur l'eau.
Une autre conversion est venue plus tard, au début de ma vie professionnelle. Je voyais des églises pleines, mais très peu de monde engagé auprès des plus pauvres. Des rencontres au CCFD, puis la lecture de Tolstoï et de Kropotkine, m'ont déplacé. Leur critique de la charité m'a marqué : une société injuste ne devient pas juste parce que les privilégiés font quelques bonnes actions.
J'ai alors relu les Évangiles autrement. Les appels à la justice sont partout : « Heureux les affamés de justice », « cherchez d'abord le Royaume et sa justice ». Même l'amour du prochain change de sens : il devient inséparable de la transformation des structures qui produisent l'exclusion. La foi cesse d'être un simple développement personnel pour devenir une aventure profondément relationnelle et politique.
Pourquoi un « Christ rouge » ?
Le titre n'est pas une étiquette politique. Il désigne une facette essentielle du Jésus des Évangiles : celui qui entre en conflit avec les racines du mal.
Sa colère au Temple me paraît être un véritable geste politique. Marc précise que Jésus avait observé les lieux la veille. J'y vois un acte préparé, un enseignement mis en scène. Il ne défend pas simplement un bâtiment : il dénonce une manière de transformer Dieu en instrument du profit.
Le véritable débat porte sur le sacré. Pour Moïse comme pour Jésus, ce qui peut devenir sacré peut aussi devenir une idole : le veau d'or, l'argent, mais même les tables de la Loi ou le Temple lorsqu'ils prennent la place de Dieu.
Le véritable sacré est ailleurs. Jésus l'identifie aux petits, aux affamés, aux prisonniers, aux étrangers. La « présence réelle » devient alors celle des opprimés. L'adoration change de sens : elle devient service, partage, apprentissage auprès d'eux.
Le « Christ rouge », c'est donc un Jésus qui n'est pas seulement doux. Il combat les caricatures de la religion lorsqu'elles mettent Dieu au service de la convoitise humaine.
Les pauvres changent notre manière de voir
J'aime ici rappeler une vieille histoire chrétienne, celle du diacre Laurent. Lorsque l'empereur exige que l'Église lui livre son trésor, Laurent distribue les richesses aux pauvres puis revient avec une foule de malades, d'orphelins et de lépreux en disant : « Voilà le trésor de l'Église. »
Mais je me méfie aussi d'une certaine romantisation de la pauvreté. Il ne s'agit plus, à mes yeux, de travailler pour les pauvres. Il s'agit de travailler avec eux. Regarder les pauvres ne suffit pas. Il faut apprendre à regarder par leur regard.
Notre richesse repose souvent sur des réalités devenues invisibles : les ouvrières bangladaises qui fabriquent nos vêtements, les travailleurs précaires de la mondialisation, les mineurs qui extraient les métaux, les travailleurs du clic qui rendent possibles les intelligences artificielles. Le christianisme ne demande pas d'idéaliser la pauvreté. Il invite à construire la justice avec ceux qui la réclament.
Le danger apparaît lorsque le christianisme devient une bonne nouvelle pour les riches. Cette corruption existe depuis longtemps. Elle prend aujourd'hui des formes nouvelles lorsqu'on invoque Dieu pour bénir les guerres, justifier les nationalismes ou défendre des systèmes profondément inégalitaires.
L'Évangile contre l'avoir et le pouvoir
En relisant les paraboles, j'ai été frappé par leur univers économique. Banquiers, gérants, ouvriers, propriétaires : Jésus parle constamment de ces réalités. La parabole du bon intendant est devenue pour moi une clé de lecture. La vie consiste à mettre ses capacités au service des besoins de tous. La mort commence lorsqu'on fait passer son intérêt avant celui des autres.
Je vois dans les Évangiles une double critique permanente : celle de l'accumulation des richesses et celle de la domination. Les riches sont appelés à partager. Les puissants sont appelés à servir.
Lorsque Jésus refuse d'être roi, lorsqu'il lave les pieds de ses disciples ou renvoie chacun à sa responsabilité plutôt que de tout contrôler, il dessine une autre manière d'exercer les responsabilités. C'est pourquoi je préfère parler d'intendance plutôt que de propriété absolue. Nous recevons des responsabilités à exercer librement au service du bien commun.
Cette perspective me paraît incompatible avec certaines lectures contemporaines qui présentent Dieu comme un grand entrepreneur chargé de faire prospérer ses associés. La théologie de la prospérité inverse, selon moi, le cœur même des Évangiles.
Changer le cœur et changer le monde
On me demande souvent s'il faut commencer par convertir les personnes ou transformer les structures. Je ne crois pas qu'on puisse choisir. Une révolution sans conversion intérieure reproduit rapidement les anciennes dominations sous d'autres formes. Une spiritualité qui ignore les structures devient un refuge impuissant. L'Évangile invite à tenir ensemble ces deux exigences.
Je trouve des ressources dans des traditions très diverses : l'anarchisme lorsqu'il pense l'entraide, certaines critiques du capitalisme, l'écologie lorsqu'elle rappelle notre interdépendance, les pédagogies de l'éducation populaire lorsqu'elles apprennent l'organisation collective. J'aime aussi l'intuition de Jacques Ellul : il existe des décroissances qui font grandir l'être. On peut posséder davantage et vivre moins. À l'inverse, certains renoncements ouvrent une vie plus pleine.
Nous connaissons tous ce paradoxe du « plus qui est parfois moins ». Un smartphone peut faire gagner du temps tout en faisant perdre une part d'attention. Une croissance matérielle peut appauvrir notre rapport aux autres ou à la nature. Les images évangéliques de l'émondage ou du grain de blé disent bien que certains renoncements font vivre.
Au fond, ce que j'espère d'un lecteur est assez simple : qu'il referme le livre avec un désir de justice plus vif, qu'il accepte de changer quelque chose dans sa manière de vivre, qu'il s'associe à d'autres plutôt que de rester seul. Et qu'il comprenne que le Royaume ne grandit ni par la domination ni par l'accumulation, mais par l'amour qui se met au travail.
Guillaume Dezaunay, mise en ligne octobre 2026